Conclusion

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 15:23
 

Cette histoire de la fiche érudite ou savante nous a donné l’occasion de cerner la place de ce dispositif matériel dans la fabrique de la science moderne et contemporaine, mais peut-être aussi de prendre conscience, une fois pour toutes, de la spécificité de ces objets intellectuels comme de leur dynamique propre.

On peut cependant aller encore un peu plus loin. La fiche, le fichier, permettent en effet de réinterroger la pertinence de certaines frontières qui bornent la manière classique de faire l’histoire des sciences. C’est le cas, entre autres, de la séparation entre activités scientifiques et extra-scientifiques. Dans un fichier, c’est de la « vie » savante dont il est question. Celui-ci nous met toujours en face de savoirs et de connaissances acquises lentement. Il donne à voir des centres d’intérêt mais souvent aussi les obsessions d’une personne privée1. C’est toute l’épaisseur du savant qu’il devient possible de considérer à nouveaux frais. Encore faut-il déployer pour ces archives qui conservent les multiples traces de l’élaboration d’une pensée un autre mode de lecture. Lecture qui permettrait, par exemple, en mesurant la répétition de certains gestes scripturaires, ou encore en décrivant, au plus près, les habitudes de travail adoptées pour lire, écrire, résumer, critiquer, citer, ou encore commenter, ordonner et classer les savoirs, d’approcher ce qui fait l’ordinaire du métier de savant. Peut-être faut-il même commencer, lorsqu’on se décide à s’intéresser à ce type d’archives, par parcourir d’un œil stupéfait l’incroyable étendue des objets, des thèmes, des phénomènes qui peuvent être jugés intéressants, par un savant, pour penser. Le fichier matière de Claude Schaeffer # (1898-1982) en serait un parfait exemple. Ce spécialiste de l’archéologie proche-orientale multiplie les fiches qu’il organise selon un ordre alphabétique. Pour la lettre « C », et partant du « cabinet d’aisance » pour finir par « cybernétique », l’on traverse la question du « carême sagittal », des « Carthaginois », de la « cavalerie », des « Celtes », des « cerfs », du « chaînage », des « chantiers navals », des « charniers », de la « chasse », des « chevaux » et des « chevreuils », de la « cicatrisation » et du « ciment », de la « cire » et des « coffres », du « colophon » et des « combustibles », de la « commissure des lèvres » et de « Constantinople », des « contraventions » et des « contreforts », des « coquillages marins » et de la « coralline », du « corridor » et du « couloir », des « coupables » et du « couple », des « crapaudines », des « cratères », du « cristal de roche », enfin du « cubitus », du « cuir », des « cultes », du « cunéiforme » et des « cylindres ».

Il faut éviter ici tout malentendu. Ce regard porté sur les fichiers ne doit pas devenir à son tour une forme d’érudition vide de sens. Pourquoi vouloir absolument documenter ce geste de la mise en fiche ? Quel est l’intérêt de vouloir saisir, dans ses multiples facettes, ce dur labeur à l’heure même où les sciences développent et désormais utilisent des démarches, des méthodes et des gestes originaux, numériques et dématérialisés pour la plupart ? Pourquoi vouloir se focaliser ainsi sur les tâtonnements, les hypothèses de travail qui, souvent, ne mènent nulle part, et que le savant prend soin, la plupart du temps, d’effacer de ses récits rétrospectifs dans lesquels il construit de toutes pièces une continuité entre ses premières hypothèses et ses découvertes ? S’intéresser ainsi aux fichiers, c’est justement se prémunir et limiter l’effet de tunnel qui, comme le précise Christian Topalov #, est cette demi-cécité qui touche ceux – de plus en plus nombreux – qui cherchent à faire l’histoire de leur discipline mais en se désintéressant « de ce qui occupait les “classiques” lorsqu’ils n’étaient pas en train d’écrire les œuvres que nous lisons encore » ou en écartant « ce qui est considéré aujourd’hui comme dépassé dans leurs travaux »2. Prendre au sérieux un fichier, c’est découvrir le processus réel qui a conduit tel ou tel savant au savoir, c’est comprendre ce qui est réellement important pour lui, ce qui lui a été nécessaire pour penser. Entre les lignes de son œuvre publiée, le fichier manifeste les silences et les préjugés, les convictions et les retournements propres à tout travail de recherche. Pour certains auteurs, aussi, il permet de les positionner dans un contexte précis, en leur rendant leurs vrais interlocuteurs, en voyant vers qui ils se sont nourris, à qui ils s’adressent et peut-être surtout à qui ils ne s’adressent pas, ou plus.

Mais là encore ne s’arrête pas l’intérêt du fichier qui nous oblige, également, à remettre en question les normes internes du fonctionnement d’une pensée. Un savant lit ce qui lui importe, certes. Mais il le fait le plus souvent pour essayer d’élaborer autre chose avec. Dès lors, en examinant attentivement la composition d’un fichier, on peut arriver à saisir quel statut un savant décide de donner à telle ou telle citation, mais aussi comment il finit par extraire une phrase de son contexte pour lui faire dire autre chose qu’il considère soit comme plus pertinent, soit comme plus en rapport avec sa propre manière de penser les choses3. Ces petites stratégies nous permettraient, par exemple, de mieux comprendre l’insatiable curiosité de lecteur de Mauss # (comme celle de Foucault #, de Barthes #, de Lévi-Strauss #, de Dumézil #…), mais aussi de poser la question de l’appartenance, ou plutôt de la non-appartenance affichée de ces auteurs à une quelconque logique disciplinaire. À chaque nouvelle lecture, en effet, il s’agit pour eux de venir attaquer les savoirs constitués et les certitudes de l’extérieur. C’est comme cela que Mauss, encore jeune étudiant à l’université de Bordeaux, décide de lire Thomas Hobbes # à partir de questionnements qui sont plus proches d’une anthropologie que d’une philosophie du politique. Il ne cherche pas à savoir quelle est la nature du pacte social, si le Léviathan possède ou non un pouvoir omnipotent, ou encore comment s’effectue le passage de l’état de nature à l’état de société, mais retient du texte de Hobbes des éléments qui concernent les causes de dissolution des sociétés, les principes de l’anarchie, ou encore les conséquences sociales et politiques de la guerre.

Fiche de Marcel Mauss sur un papier découpé au format 110 × 175 mm
Figure 32 – Fiche de Marcel Mauss sur un papier découpé au format 110 × 175 mm

Source : Archives du Collège de France, fonds Marcel Mauss, 57 CDF 4, cours sur Hobbes, ca. 1895.

Fiche réalisée sur une carte de visite de Marcel MaussFiche réalisée sur une carte de visite de Marcel MaussFigures 33 et 34 – Fiche réalisée sur une carte de visite de Marcel Mauss

Source : Archives du Collège de France, fonds Marcel Mauss, 57 CDF 6-2, cours thématiques non datés : notes isolées.

Il est possible de matérialiser tous ces pas de côté, toutes ces stratégies de biais ou de déplacement, et ainsi mesurer l’exceptionnalité de ces parcours intellectuels qui, en traversant ouvertement les disciplines, ont su prendre de la distance vis-à-vis de certaines méthodes traditionnelles. Des parcours qui illustrent l’incroyable diversité qui peut exister dans les manières de penser et de chercher. Il serait faux de penser que rien ne ressemble plus à une fiche qu’une autre fiche. Elles varient selon le goût, l’humeur ou encore l’avancée des réflexions du savant. Ces singularités se retrouvent dans le placement des notations, dans l’emploi de certaines schématisations qui semblent aider les savants à simplifier un raisonnement parfois abstrait (à quoi d’ailleurs pourrait bien servir une fiche que l’on n’arriverait pas ou plus à relire ?). Parfois, aussi, ce sont juste quelques mots qui suffisent à donner du sens, à souligner l’importance d’une idée, d’une citation. C’est, par exemple, « ne pas oublier », ou encore « important » ou « très important », que l’on peut lire à la marge d’une fiche intercalée. De ce point de vue, on peut se demander si le choix d’un format de fiche ne finit pas par déterminer l’ensemble d’une pensée ? s’il ne joue pas un rôle dans le jaillissement d’une idée qui s’effectue, dans ces premiers moments, sans le filtre de la langue disciplinaire et de la norme académique. Une idée brute que le fichier encourage à détailler, découper et circonscrire.

Si cette « liberté » offerte par le fichier se retrouve dans le choix des sujets, elle existe aussi dans les différents lieux où le savant décide de collationner ses informations. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, celles-ci ne sont pas seulement tirées de la littérature académique, mais aussi de la presse quotidienne, des faits divers, ou encore des prospectus et des publicités qui échouent dans les boîtes à lettres. C’est le cas du fichier de l’archéologue Henri Hubert # qui, certes, conserve toutes les traces de son travail de thèse sur la déesse syrienne, commencé dans les dernières années du XIXe siècle, mais également plusieurs photographies – comme celles prises par l’un de ses élèves, Stefan Czarnowski #, qui a suivi une procession de sainte Anne à Perros-Guirec – ou encore de cartes postales envoyées par des proches et qu’Hubert intercala entre ses notations manuscrites. C’est, semble-t-il, dans ces collages parfois improbables que des nouveaux projets de recherche émergent, que des certitudes sont remises en cause, que des réponses à d’anciennes questions sont enfin obtenues4

Loin de moi l’idée de vouloir ici résumer l’histoire des gestes savants au seul cas de figure de la fiche, même s’il reste encore beaucoup à découvrir sur ce sujet5. Il conviendrait d’accorder enfin la même importance à l’histoire des dossiers, à celle des marginalia, des listes, de l’usage de la photocopie, du choix d’un pseudonyme, des stratégies de citations, de la correspondance, des pastiches, du rituel du doctorat, de la pratique de la co-écriture, du rapport maître-disciple. Des exemples qui nous rappellent qu’il existe différents modèles du travail savant, des segmentations « disciplinaires », des démarches qui ont été considérées comme plus valides que d’autres à certains moments, ou encore ne esthétique d’écriture. La pensée, quoi qu’on en dise, est toujours liée à des stratégies, des intérêts, des préjugés ou des affects qui ont une influence directe sur ce qui pousse un chercheur à réfléchir, sur ce qu’il étudie, sur la manière dont il décide de le faire, et donc sur ce qu’il publie au final.

1.

Cette position qui n’a rien d’original implique cependant de repenser les logiques de la création, par exemple en s’interrogeant sur la dimension matérielle et incarnée des idées. Ce qui nécessite de revoir la pertinence du genre biographique pour appréhender ce que d’aucuns ont pu appeler « la-vie-de-laboratoire ». Nous avons déjà pu formuler un certain nombre de critiques sur la place de la biographie savante en partant de l’exemple de Marcel Mauss ; Jean-François Bert, L’atelier de Marcel Mauss. Un anthropologue paradoxal, Paris, CNRS, 2012. C’est aussi la direction choisie récemment par le groupe de recherche VISA (La vie savante) qui, sous l’égide de Nicolas Adell, développe de nouvelles manières de penser l’articulation entre la vie et l’œuvre scientifique. Pour en savoir plus : [en ligne] < http:visa.hypotheses.org >.

2.

Christian Topalov, Histoires d’enquêtes. Londres, Paris, Chicago (1880-1930), Paris, Garnier, 2015, p. 14.

3.

On peut indiquer le travail mené par l’Agence nationale de la recherche « La bibliothèque foucaldienne » sur les politiques de citations de Michel Foucault, en particulier dans Les mots et les choses (1966). [En ligne] < http://lbf-ehess.ens-lyon.fr/pages/fonds.html >.

4.

Jean-François Bert, « Henri Hubert la vie d’un fichier », in Jean-François Bert (dir.), Henri Hubert et la sociologie des religions, Liège, Presses universitaires de Liège, 2015, pp. 235-249.

5.

Le travail à mener sur les fichiers reste immense. Un rapide balayage des fonds disponibles permet de dresser une liste indicative. À la bibliothèque de la Sorbonne, il existe les 16 000 fiches lexicologiques, réparties en 4 boîtes, d’Achille Delboulle, ainsi que les 51 boîtes (19 774 fiches) d’Albert Dauzat sur les noms des cours d’eau de la Seine, de la Loire, de la Meuse. À la Schweizerische Nationalbibliothek sont conservés les 8 tiroirs de fiches de vocabulaire de Domenico Dragonetti. Les 1 475 fiches préparatoires de Michel Leiris à L’Afrique fantôme sont disponibles à la bibliothèque Jacques Doucet. On peut encore ajouter, à la Bibliothèque nationale, les fiches bibliographiques de Louis Perceau, ainsi que le fichier Étienne Charavay qui comprend 25 boîtes. Les fichiers « martinets » et « architecture » de Marcel Maget sont conservés aux Archives nationales, ainsi que les fiches de dépouillement d’Yves Renouard sur les relations des papes d’Avignon et des compagnies commerciales et bancaires de 1316 à 1378, sans compter les 5 paquets de fiches de Charles Seignobos. Il est aussi possible de consulter les fiches de Ferdinand Brunot ainsi que les fiches alphabétiques du Dictionnaire de géographie historique de Louis Vivien de Saint-Martin à la bibliothèque de l’Institut de France. Le dictionnaire des termes Bara, réalisé sous forme de fiches cartonnées recyclées par Jacques Faublée, est aux archives de la ville de Genève. Enfin, il reste des traces du fichier méthodique des signes hiéroglyphiques de la collection de l’égyptologue Étienne Drioton à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Conservés à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, on peut signaler les fiches de Georges Devereux, ainsi que le fichier matière d’André-Georges Haudricourt. Enfin, et pour ce qui concerne les innovations mécanographiques des années 1960, Universcience conserve de nombreux instruments ainsi que des entretiens expliquant leur maniement par les chercheurs.