Introduction. Une économie singulière de l’écrit et du savoir : la mise en fiche

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 10:57

 

En revenant sur la nature de sa collaboration avec Lucien Febvre # (1878-1956), l’historien du livre Henri-Jean Martin # (1924-2007) rappela combien celui-ci avait l’idée d’écrire une histoire de la fiche érudite, de dépasser les descriptions souvent pittoresques de certains « ficheurs » invétérés, pour essayer, au contraire, de retracer la diffusion et les transformations de cette pratique dans l’ensemble de la communauté savante1. Une histoire d’autant plus informée que Febvre – comme Martin d’ailleurs – était un usager des fichiers qui en maîtrisait la rigoureuse mécanique2.

Très certainement, l’historien moderniste en aurait profité pour remarquer comment ce geste de la mise en fiche a, depuis le XVIIe siècle, servi à délimiter une nouvelle manière de produire, d’acquérir et de transmettre du savoir, devenant même durant la seconde moitié du XIXe siècle un instrument irremplaçable pour mesurer la qualité du travail savant. Il aurait sans doute saisi l’occasion d’une telle histoire pour développer la notion d’« outillage mental » qu’il avait élaborée à la fin des années 1930 dans le but d’évaluer la place des nombreux instruments que la pensée utilise pour fonctionner3. Avec, il aurait en effet pu expliquer comment la fiche a supplanté, en l’espace de quelques décennies, la plupart des autres formes d’enregistrement des savoirs comme la feuille volante, la liste4, le carnet (utilisé par les naturalistes avant de devenir indispensable aux ethnologues de terrain)5, le cahier de notes, ou encore le cahier répertoire qui propose, comme la fiche, un premier type de classement (alphabétique) des savoirs. Plus étonnant, Febvre # aurait pu s’interroger sur la fin du registre (regerere : reporter, porter ailleurs). Une forme d’écrit documentaire largement répandu depuis le XIIIe siècle qui permettait de cataloguer, de dresser des listes, de classifier et de conserver les écrits – ce que proposera, ni plus ni moins, la fiche à la fin du XIXe siècle6. Il aurait pu noter que ce changement dans l’ordre des supports de l’écriture savante a été brutal et que les conséquences sur l’acquisition et la transmission des savoirs ont été profondes. C’est aussi la forme du livre, qui persistait dans le carnet et le registre, qui est remise en cause avec le fichier. Comme l’a remarqué Walter Benjamin # dans Sens unique, il n’est plus qu’un intermédiaire vieilli entre deux systèmes de fichier : « Car l’essentiel est tout entier contenu dans la boîte à fiches du chercheur qui a composé le livre, et le savant qui travaille sur lui l’incorpore à son propre fichier »7.

Prétendre poursuivre, « à la manière » de Febvre, cette histoire de la fiche érudite comme cadre de compréhension de l’esprit savant doit, en premier, nous pousser à revenir sur les différentes phases de transformation qu’a connues ce geste répétitif – pour certains compulsif – qui consiste à accumuler et à organiser des connaissances glanées çà et là lors de lectures multiples. Entre les premiers usages qui se dessinent à la fin du XVIIe siècle et l’apogée du système qui eut lieu à la frontière du XIXe et du XXe siècle, est-ce toujours de la même fiche dont il est question dans les conversations savantes ? Une fiche dont, par ailleurs, on a maintes fois annoncé la fin, comme en 1911 dans L’esprit de la nouvelle Sorbonne, pamphlet qui stigmatise les dérives des sorbonnards fichistes. Une fin qui, pourtant, n’arriva pas. Ce fut même tout le contraire puisque la fiche sut s’adapter aux constants progrès de la mécanographie et, à partir des années 1950, à l’expansion des systèmes informatiques devenus désormais capables de gérer de multiples données, de les mettre en réseau, et de dessiner des combinaisons nouvelles entre des éléments qui jusque-là étaient vus de manière distincte8.

Cette histoire sera surtout l’occasion d’interroger différemment la nature de l’engouement qui, depuis la fin du XIXe siècle, permit à ce système de passer outre la plupart des querelles théoriques et méthodologiques qui pouvaient exister entre disciplines ou approches, y compris les plus assurées. Un usage extensif qui finit d’ailleurs par inquiéter bon nombre de savants, comme l’archéologue Victor Bérard # qui, dans son introduction aux Phéniciens et l’Odyssée, relativise l’argument d’autorité qui consiste à rappeler que la qualité d’un travail, y compris archéologique, « se cote au poids des fiches [que l’archéologue] possède en ses tiroirs »9. Évoquant le cas particulier de la philologie, Salomon Reinach # (1858-1932) indiquait déjà dans son Manuel de philologie classique, vingt ans avant la mise en garde de Bérard, que le vrai savoir consiste à sortir de l’« illusion puérile » que le savant est celui qui a des cahiers bien tenus et un nombre incalculable de fiches à sa disposition10. Pour autant, il semble bien difficile de penser, de faire de la « vraie » science en cette fin du XIXe siècle, sans avoir à proximité de la main des monceaux de fiches. Une représentation idéalisée de la science et de ses méthodes qui méritera ici toute notre attention.

C’est donc en alliant différents points de vue, comme l’histoire et l’anthropologie, l’histoire des techniques et des objets, du corps et des perceptions, du temps et de la documentation, des intellectuels, des théories et des concepts, et peut-être surtout l’histoire de l’idée que les savants se font de leur travail et de la scientificité en général, qu’il devient possible de formuler de nouvelles hypothèses sur les savoirs, leur production et leur transmission, mais aussi d’élaborer de nouveaux outils pour essayer d’interroger, derrière cette pratique de la mise en fiche, trois impensés de l’histoire des sciences humaines11.

Le premier concerne la question de l’identité du savant. Entre les « érudits » qui accumulent, les « théoriciens » et les « pédants » ; entre les vrais savants qui savent beaucoup d’une chose et un peu de tout, et les faux savants qui veulent paraître ne rien ignorer, la fiche est un élément de distinction. Elle dévoile une grande partie de l’attitude des savants vis-à-vis du savoir lui-même et en particulier, pour cette fin du XIXe siècle, celui qui se produit dans ces sciences dites humaines alors en recherche de légitimité (sociologie, anthropologie, linguistique, archéologie…). Elle nous rappelle aussi que les qualités classiques de l’érudit que sont la modestie, la curiosité et la mémoire sont désormais devancées par la passion du détail et l’accumulation à tout prix. Ce que releva Umberto Eco # dans ses études portant sur la forme encyclopédique : « l’homme de culture n’est pas celui qui connaît par cœur les dates de début et de fin de la guerre de Sept ans, mais celui qui sait où les trouver en quelques minutes »12. En prenant au sérieux les récits de la vocation, du désintéressement, du mérite, ou encore les « hommages », ces textes de circonstance qui font partie des petits rituels de la vie savante, il devient possible de voir combien la pratique du fichier est devenue indissociable de l’identité de certains savants. De l’archiviste paléographe Paul Le Brethon #, si l’on se rappelle son « visage rond et plein, couronné d’une calvitie précoce », son « regard brillant derrière le lorgnon », ou son « jovial sourire aux lèvres », c’est surtout son travail qui retient l’attention. Chaque matin il consistait à ouvrir sa boîte à fiches pour réviser une « tranche » du catalogue général de la Bibliothèque nationale13.

Le deuxième impensé que cette histoire de la fiche érudite nous donnera l’occasion d’analyser concerne la question des styles savants. C’est en interrogeant, comme nous l’avons fait jusqu’à présent14, les pratiques les plus concrètes des savants, qu’apparaissent – comme le prévoyait déjà Ludwik Fleck # – les différentes choses qui orientent, structurent, façonnent les manières d’envisager le monde et donc les manières de le penser :

On n’était absolument pas libre au XVIe siècle d’échanger le concept mythique-éthique de la syphilis contre un autre reposant sur les sciences naturelles et la parthogenèse. Il existe un lien conforme à un style entre tous les concepts d’une époque – ou beaucoup d’entre eux – lien qui repose sur l’influence réciproque s’exerçant entre ces concepts. C’est pourquoi nous pouvons parler d’un style de pensée, qui commande le style de chaque concept […]15

Dès lors, décider d’interroger au travers de la fiche les styles savants, c’est se demander, par exemple, pourquoi le savant allemand est reconnu pour être celui qui compile et cumule ; l’anglais celui qui va du connu à l’inconnu ; et le français du général au particulier, des hypothèses aux faits16 ? Des différences qui se concrétisent dans des configurations théoriques, des textes, des formats d’écriture, des objets mais aussi dans la manière de composer un fichier, de choisir une classification, un format de fiche, un papier qui peut être recyclé ou non, quadrillé ou non… Se poser la question des styles, c’est aussi se demander quelle place les traditions et les routines académiques occupent dans le processus savant, et comment une connaissance scientifique finit par assurer sa légitimité17. C’est le cas des historiens Charles-Victor Langlois # et Charles Seignobos # pour qui, au début du XXe siècle, la fiche est un opérateur de scientificité indispensable pour soutenir le développement d’une histoire totalement positive. S'interroger sur le style, c’est enfin évoquer les nombreux désagréments propres à cette forme singulière d’érudition qui réside dans l’accumulation parfois sans fin des documents et que l’on regroupe, au XIXe siècle, sous le terme de mélancolie. La peur de l’oubli, le sacrifice de soi, le passage à l’écriture et à la synthèse, au fur et à mesure de l’emprise de la fiche dans le monde savant, vont se transformer en de véritables pathologies pour les « fichards ». Une vie de labeur d’autant plus difficile à supporter que l’indifférence générale devant certaines productions théoriques encouragera cet état.

Le dernier impensé que ce parcours historique nous permettra de dégager relève autant d’une sociologie historique que d’une anthropologie des savoir-faire scripturaires partagés par une communauté. Il est certain que le xixe siècle voit une inflation sans précédent des formes d’écriture. C’est le moment de l’almanach, de l’index, des catalogues, mais aussi de la correspondance, de la multiplication des actes ordinaires, administratifs et professionnels. Cependant, et bien plus qu’une histoire des supports de l’écrit savant et des objets documentaires, c’est l’histoire des gestes et des manipulations de ces objets que nous souhaiterions développer ici. L’activité scientifique ne peut pas se réduire à un processus totalement immatériel, dématérialisé et désincarné. Il faut à chaque fois essayer de l’étudier dans sa concrétude, de prendre en compte la pluralité des acteurs, des institutions et des dynamiques tout en observant les tours de main acquis au fil du temps, souvent par le bouche à oreille, l’imitation ou l’apprentissage « sur le tas ». Comme l’indique Christian Jacob #, il est possible de découper ces pratiques « en gestes distincts, dont la combinatoire définit autant de scénarios possibles du travail savant. Ces gestes comprennent aussi bien les postures du corps que l’adresse de la main, le maniement des mots et des signes que les opérations mentales »18. Pourquoi certains savants préfèrent laisser leurs fiches volantes, en piles ou en paquets, alors que d’autres décident de les grouper dans un boîtier vertical ou de les coller sur un cahier ou un registre pour s’assurer de leur pérennité ? Pourquoi certains choisissent et se tiennent toute leur vie durant à un format identique de fiche alors que d’autres, comme Michel Foucault #, décident d’utiliser plusieurs formats, passant par exemple du quart de feuille à la carte de visite ? Ces choix ne sont pas que de circonstance et nous révèlent certains avantages indiscutables du fichier. Commodité, simplicité, adaptabilité, cumulativité, fragmentation, dynamisme… en fait, cette liste indicative est bien plus longue. D’une redoutable efficacité, la fiche facilite les renvois, rend possible une lecture fragmentaire, sert à multiplier les informations ponctuelles, à les compiler, à les commenter, à les expliciter, à les vérifier et à les corriger, ou encore à les authentifier. Elle engage aussi la question de la visualisation, et de la remémoration. Dans bien des cas, enfin, elle favorise l’inventivité et encourage l’imagination, incitant même le savant à entrer dans l’écriture et dans l’envie de transmettre au plus grand nombre le résultat de ses recherches.

1.

Henri-Jean Martin, Les métamorphoses du livre. Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et Christian Jacob, Paris, Albin Michel, 2004, pp. 135-136.

2.

Lucien Febvre laissa derrière lui plusieurs fichiers hétéroclites constitués de notes de lecture, de références ou encore de commentaires. Henri-Jean Martin, quant à lui, ne faisait pas mystère des 40 000 fiches qu’il utilisa pour rédiger son ouvrage sur l’histoire du livre.

3.

Febvre focalise son attention sur certains éléments matériels comme le vocabulaire, la présence d’outils et d’instruments scientifiques, ou encore l’usage de techniques picturales comme la perspective, le calcul du temps et l’imprimerie qu’il conçoit comme un dispositif d’accumulation et de stockage des savoirs, prélude à la mise en place des inventaires et des corpus ; Lucien Febvre, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. L’évolution de l’humanité, Paris, Albin Michel, 1947.

4.

Comme la fiche, la liste suppose un certain agencement, un certain mode de lecture, une numérotation, ainsi qu’une certaine forme de mémorialisation. On peut se reporter sur ce point aux descriptions ethnographiques de Jack Goody, ainsi qu’à l’histoire des formes d’énumération qu’esquisse Umberto Eco dans Vertige de la liste, Paris, Flammarion, 2009.

5.

Jean-François Bert, « À quoi sert un carnet ? Petite morale d’une pratique savante classique ». [En ligne] < http://aprasa.hypotheses.org/46 >.

6.

Michael T. Clanchy, From Memory to Written Record. England, 1066-1307, Londres, E. Arnold, 1979.

7.

Walter Benjamin, Sens unique, Jean Lacoste (trad.), Paris, Les lettres nouvelles, 1978, p. 165.

8.

C’est à Jaques Perret, en 1955, que l’on doit le mot « ordinateur » qui, dans son esprit de latiniste, est d’abord un système d’organisation plutôt que de calcul. Deux autres termes qu’il utilise aussi vont dans le sens de cette recherche d’organisation : « systémateur » et « combineur ».

9.

Victor Bérard, Les Phéniciens et l’Odyssée, t. 1, Paris, Armand Colin, 1902, p. 21.

10.

Salomon Reinach, Manuel de philologie classique : d’après le « triennium philologicum » de W. Freund, et les derniers travaux de l’érudition, Paris, Hachette, 1880, p. 1.

11.

Nous n’évoquerons pas ici les usages administratifs de la fiche. Les travaux de Jean-Marc Berlière décrivent avec précision les particularités de ce type de fichage : Fichés ? Photographie et identification 1850-1960, Paris, Perrin, 2011. On peut également citer sur ce point, de Vincent Denis et Pierre-Yves Lacour, « La logistique des savoirs. Surabondance d’informations et technologies de papier auXVIIIe siècle », Genèses, 2016/1, no 102, pp. 107-122.

12.

Umberto Eco, De l’arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l’interprétation, Paris, Le livre de poche, 2010, p. 113.

13.

Émile Dacier, « Paul Le Brethon », Bibliothèque de l’École des chartes, 1943, t. 104, p. 423.

14.

En particulier Jean-François Bert, L’atelier de Marcel Mauss. Un anthropologue paradoxal, Paris, CNRS, 2012 et, plus récemment, Qu’est-ce qu’une archive de chercheur ?, Marseille, OpenEdition Press, 2014. [En ligne] < http://books.openedition.org/oep/438?lang=fr >.

15.

Ludwik Fleck, Genèse et développement d’un fait scientifique, Paris, Flammarion, 2008, p. 22.

16.

On se souvient du mot de Marcel Mauss dans son « Essai sur le don » (1925), véritable leitmotiv pour la socio-anthropologie du XXe siècle : « il faut aller du concret à l’abstrait ». Des propos que l’on peut rapprocher de ceux d’Émile Faguet qui, dans L’art de lire (1912), rappelle l’importance d’aller du connu à l’inconnu, du général au particulier, des hypothèses aux faits. Un style de recherche proprement français. On peut trouver une autre variante de cette distinction dans le livre d’Antoine Albalat, Comment on devient écrivain, Paris, Plon, 1925, p. 149 : « Autant l’érudition allemande est inorganique, autant l’érudition française possède le sens de la réalité et le souci de la couleur ».

17.

Voir, sur ce point, l’excellente analyse de Jérôme Lamy, « Styles de sciences, styles (de) savants », Vie savante, 2015. [En ligne] < https://visa.hypotheses.org/402 >.

18.

Christian Jacob (dir.), Lieux de savoir 2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2010, pp. 15-16.