Chapitre I. De la pile à la fiche

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 11:23

 

Utilisées par plusieurs érudits comme brouillons, manuscrits, minutes de lettres, ou encore notes volantes, voire comme journal, les fiches, ou bandelettes (schedulae), sont employées depuis le XVIsiècle1. La panoplie du matériel d’écriture indispensable au développement de l’érudition s’en trouve complexifiée. En effet, il n’est plus seulement besoin de « savoir » copier mais aussi de « pouvoir » déplacer, comme le précise le médecin zurichois Conrad Gessner # (1516-1565) dans le chapitre « De indicibus librorum » de ses Pandectes parues en 1548. Une particularité rendue possible par des feuillets mobiles qui, pour faciliter la lecture savante et établir une bibliographie précise, peuvent être indéfiniment reclassés et ce, jusqu’à obtenir le bon ordre.

Deux siècles plus tard, à Genève, le physicien et astronome Marc-Auguste Pictet # (1752-1825) et le naturaliste et glaciologue Horace-Benedict de Saussure # (1740-1799), acquis au système des feuillets mobiles, décident de transformer le recto des cartes à jouer, qui fournissent un support rigide et un format réduit, en aide-mémoire pour leurs enseignements2. Les cartes sont alors connues pour de multiples usages et hors du strict jeu, elles peuvent être utilisées comme bons de charité, cartes de visite, reçus et quittances, contremarques, ou encore billets de faire-part3… De ce point de vue, c’est sans doute Georges-Louis Lesage # (1724-1803) qui en fera l’usage le plus abouti. Ce savant genevois, spécialiste de la pesanteur qui publia dans quelques périodiques comme le Journal de physique ou celui des Savants, laissa derrière lui plus de 35 000 cartes à jouer sur lesquelles il entreprit à la fois de corriger certaines hypothèses erronées de ses contemporains – pratique de la tradition savante humaniste du XVIIIe siècle4 – mais surtout de déposer des indications venant éclairer ses propres facultés mentales (fig. 1 à 3). Il décrit longuement sa manière de travailler et de penser, ses découvertes personnelles, sa psychologie et ses états d’âme, jusqu’à ses multiples résolutions en matière d’écriture et d’usage de certains concepts. Le 9 juin 1796, il décide par exemple de substituer « au mot la gravité, le mot de système du monde ». Il changera une première fois d’avis le 21 juin : « aux mots système du monde je substituerais mécanisme de l’univers ou mécanisme de la nature ou mécanisme rectiligne ». Et finalement, le 23 septembre 1797, après plusieurs tentatives, il renoncera à toute amélioration de son manuscrit qu’il se refusera, en fin de compte, de publier.

Recto d’une carte à jouer du fonds Lesage
Figure 1 – Recto d’une carte à jouer du fonds Lesage

Source : Bibliothèque de Genève, Fonds Lesage, ms. fr. 2001 a.

Verso d’une carte à jouer du fonds Lesage
Figure 2 – Verso d’une carte à jouer du fonds Lesage

Source : Bibliothèque de Genève, Fonds Lesage, ms. fr. 2001 a.

Pochette contenant les cartes à jouer
Figure 3 – Pochette contenant les cartes à jouer

Source : Bibliothèque de Genève, Fonds Lesage, ms. fr. 2001 a.

Si Lesage # décide de mettre en place une telle rédaction ordonnée de ses cartes, c’est d’abord pour chercher un remède efficace à l’extrême longueur de certaines parties de son travail. Il faut, écrit-il, ne « jamais laisser échapper les petites occasions qui se présentent à moi de déposer sur fiches, de les classer et ranger, de les étiqueter et dater. Et ne le faire jamais sans hâte ». Trois mots d’ordre reviennent souvent sous sa plume : classer, empaqueter, étiqueter. L’on apprend aussi de ces nombreuses notations que Lesage a cruellement besoin de ce type d’écriture pour développer sa pensée. Son appétit pour la recherche des causes, sa curiosité enfantine, son désir de connaître les notions sont en effet trop souvent empêchés par son « incapacité » à soutenir son attention et par sa « mémoire des choses séparées ». Ses fiches doivent jouer en quelque sorte un rôle d’« échafaudages ». Lesage a par ailleurs besoin de simplifier et de décomposer perpétuellement les choses qu’il voit et les idées qu’il en a, en séparant les enchaînements, le détail et le général. De fait, il organise ses paquets pour descendre du plus complexe vers le plus simple. Une fois la classification établie, et après avoir beaucoup subdivisé, il devient possible, écrit-il, de recomposer, « de grouper avec plus de justesse »5. Comme Lesage #, l’archéologue Henri Hubert #, à la fin du XIXe siècle, fera lui aussi le choix, pour l’ordonnancement de son fichier, de descendre du plus général au plus particulier. Lorsqu’il s’interroge sur les fêtes populaires, il décide de les séparer en premier selon leur fréquence (fêtes annuelles, saisonnières, mensuelles, puis journalières), puis il reclasse ses données selon une logique géographique, et une dernière fois en suivant une classification fonctionnelle. Les hypothèses d’Hubert se construisent dans le rapprochement et l’analogie pour comprendre si une loi établie pour un ordre de faits ne peut pas se retrouver ailleurs.

Pour en revenir à Lesage #, on sait qu’il rencontra Jean-Jacques Rousseau # à Genève, durant l’été 1754. Sans doute lui montra-t-il sa manière de travailler ? Rousseau en tout cas entreprit lui aussi d’écrire sur fiches, entre 1776 et 1778, en vue de rédiger ses Rêveries du promeneur solitaire. La pratique se répand. L’année précédente, à Paris, l’abbé Rozier # (1734-1793), qui lui aussi rencontra Rousseau, compose sa Nouvelle table des articles contenus dans les volumes de l’Académie royale des sciences de Paris, depuis 1666 jusqu’en 1770 en collant sur le verso de cartes, dont la taille varie entre 83 × 43 mm et 70 × 43 mm, plusieurs références bibliographiques. Il opère là une première uniformisation-standardisation du travail bibliographique et donne désormais à l’accumulation un rôle central dans la manière d’aborder la question des connaissances. Nombreux sont les savants qui profitent de ce système des cartes pour inventorier leur bibliothèque. C’est le cas de l’historien de la décadence de l’Empire romain Edward Gibbon # (1737-1794) qui, à Lausanne, les utilise aussi pour faire passer des messages à certains de ses proches correspondants.

Cette fiche-carte fait au même moment son entrée dans le monde professionnel des bibliothèques imposant, à la toute fin du XVIIIe siècle, une profonde reconfiguration dans le rapport aux livres – avec la multiplication des index et des catalogues –, mais aussi dans l’accès aux savoirs qui désormais s’organise autour d’un nouvel instrument technique : le fichier catalographique. Malgré leur format réduit, ces cartes offrent la possibilité d’inscrire le titre d’un ouvrage, le nom de l’auteur, le lieu de son impression ainsi que sa date de publication. Mais si ces cartes sont définitivement adoptées, c’est pour leur mobilité. Elles rendent de fait les catalogues cumulatifs et donc pérennes6.

C’est en tout cas ce qui explique pourquoi, à la bibliothèque Mazarine, Pierre Desmarais # (1695 ?-1760), qui enseigne à la faculté de théologie de Paris, entreprend une refonte du catalogue en reportant les données bibliographiques (titre, auteur(s), adresse, date, format, reliure et cote) non pas sur un registre topographique mais au dos de cartes, à raison d’une par item7. Son successeur durant la Révolution française, Gaspard Michel #, dit l’abbé Leblond (1738-1809), demandera lui aussi après 1790 une nouvelle uniformisation de l’enregistrement des titres en vue de préparer l’inventaire général des ouvrages mis sous la main de la nation8. En Italie, c’est Paolo Maria Paciaudi # (1710-1785) qui, à partir de 1761, installe le catalogage sur fiches à la bibliothèque Palatine de Parme dans le but d’intégrer chronologiquement les nouvelles acquisitions9.

Si la consultation des ouvrages se trouve modifiée par ce changement dans les techniques de catalogage, le rôle du bibliothécaire l’est également. L’introduction de la carte a des conséquences jusque sur les gestes d’écriture. Mesurée, calculée, millimétrée, l’écriture d’une fiche doit être lisible par tous, et ce d’autant plus que le catalogue est désormais disponible au public. Il est nécessaire, aussi, d’aller vite, de plus en plus vite. Pour cela, on codifie le classement (alphabétique ou méthodique), ainsi que la posture du corps du ficheur. On normalise les alphabets à utiliser pour rédiger les notices. On invente des solutions architecturales pour pallier l’encombrement de ce nouveau mobilier, soit en construisant des salles attenantes, soit, comme à la bibliothèque de médecine de Paris, en adoptant un système de casiers rotatifs qui permet de réduire la surface dédiée aux fiches.

Un dispositif aux généalogies multiples

Il est bien difficile de séparer durant ce premier moment de la mise en fiche des usages affirmés dans la panoplie des gestes savants. Blocs-notes, aide-mémoire, brouillons, moyen de cataloguer… les services rendus par la fiche sont multiples. Seule certitude, elle rend plus facile la prise de notes et permet de matérialiser, d’une manière ou d’une autre, des savoirs acquis lors de lectures. Ce n’est pas un hasard si les citations, les références et les notes de bas de page prolifèrent au même moment dans les ouvrages savants. Un « art » que tout érudit se doit de maîtriser, comme le mathématicien et naturaliste allemand Joachim Jungius # (1584-1657) qui développa pour ce faire une collection de fiches de format 160 × 100 mm à partir de papier recyclé. Rassemblées en paquets (manipuli) qu’il matérialise par une feuille pliée en deux sur laquelle il fait figurer le titre du contenu, et qu’il pouvait ensuite réunir dans de plus gros paquets (fasces), Jungius # collecta et conserva plus de 150 000 bandelettes qui jouèrent un rôle de premier plan dans sa compréhension des sciences au seuil de l’époque moderne. C’est en voulant observer le monde matériel hors de la vieille métaphysique que Jungius # a l’idée d’une science expérimentale, empirique, que son fichier va lui donner l’occasion d’ordonner. Résolument inductive, sa démarche part des faits. C’est la réalité, et sa complexité, qui déclenche le processus de notation. Il passe dès lors de l’observation la plus simple à la plus complexe avec l’idée qu’un corps physique tient sa nature des différents éléments qui le composent. Il faut donc commencer par observer chacun de ces éléments séparément avant de vouloir établir des liens entre eux et surtout d’élaborer des hypothèses les concernant10. Le processus est scrupuleux, lent et appliqué car il s’agit à chaque fois de recueillir un maximum d’informations.

Tout autre est la manière dont l’historien et linguiste Charles Du Cange # (1610-1688) se sert de son fichier pour préparer son Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis (1678). Un ouvrage qu’il produit à partir d’une pile de fiches contenant chacune un lemme différent11. Il emploie la même technique pour rédiger son Glossarium ad scriptores mediae et infinae graecitatis, le dernier ouvrage publié de son vivant en 1688. Là, les fiches (format in-8) jouent un rôle dans la sélection des principaux éléments. Elles vont lui permettre de caractériser un mot, mais aussi de former des groupes. Comprenant de nombreux renvois et additions, ces fiches ont eu pour conséquence de fortement ralentir le travail de son imprimeur, Jean Anisson # (1642-1721)12.

Pour ce moment particulier du XVIIe et du XVIIIe siècle, on peut relever encore le rapport que le système entretient avec une nouvelle image de l’érudition soutenue par la République des lettres. En s’interrogeant sur la recherche de la vérité, de nouvelles méthodes d’analyse se développent. L’érudition strictement spéculative satisfait de moins en moins. À Lyon, les « fiches » du polymathe Claude-François Ménestrier # (1631-1705) qu’évoque à plusieurs reprises Henri-Jean Martin # sont de ce point de vue intéressantes. Ce jésuite, historien et héraldiste, professeur de rhétorique, est l’auteur d’un manuel d’érudition (L’étude d’un honnête homme, resté manuscrit) dans lequel il aborde plusieurs pratiques érudites héritées du Moyen Âge comme la copie, la prise de notes au cours de lectures personnelles, la question des traductions, des commentaires ou encore la nécessité d’exercer sa mémoire13. Le savant de cabinet, certes entièrement occupé par l’acquisition des savoirs, doit également être un homme de conversation dont les connaissances ont pour but de favoriser son rapprochement avec le monde dans lequel il vit par sa pleine et entière compréhension. Pour observer, sélectionner, construire de manière logique, ou chercher une cohérence, il faut désormais en passer par la mise en fiche. C’est en travaillant avec elles que les savants dégageront certaines pratiques méthodologiques qui sont encore les nôtres aujourd’hui.

Après Paris, Genève ou Lyon, c’est en Allemagne que l'on peut observer d’autres usages innovants de la fiche érudite. Le juriste Johann Jakob Moser # (1701-1785), auteur prolifique aux 330 titres et au plus de 100 000 pages écrites, semble tenir sa profusion de son système d’organisation qu’il réalise à l’aide de fiches volantes disposées dans des casiers pouvant contenir jusqu’à 1 000 items. Ces casiers qui étaient « ouverts, longs et larges d’environ un peu plus d’un pied, hauts de quatre doigts, avec au milieu une séparation dans le sens de la longueur », permettaient d’installer deux séries de feuillets in-8, sur une hauteur d’une demi-feuille du même format14. Comme Du Cange #, Moser ne se contente pas uniquement de recopier des extraits de citations. Il crée et multiplie les renvois vers des passages lus qu’il juge intéressants15.

Théologie, droit, philologie, médecine, chimie… les premiers savants qui décident d’utiliser les fiches ont des ancrages disciplinaires multiples. Est-il cependant possible de rattacher cette pratique du fichier à une discipline précise ? Comme le rappelle Anthony Grafton #, on peut voir dans le travail des juristes médiévaux, obligés de se référer de manière exacte à des textes de lois dans leurs commentaires, une genèse de ce geste qui repose sur le rassemblement et la compilation des sources, ainsi que sur une lecture extensive et active (donc critique) des ouvrages16. Mais il ne faut pas négliger non plus le fait que les observations médicales, et plus généralement le regard clinique porté sur le malade et la maladie, connaissent également des transformations importantes, la plupart sous-tendues par l’emploi de la fiche. La pratique supporte enfin un nouveau type de questionnement sur les textes, en particulier les textes sacrés. À partir de Jean Mabillon # (1632-1707), qui insista à de nombreuses reprises sur l’importance du geste de la copie monastique, il ne s’agit plus de savoir quoi lire, ni dans quel ordre, mais de pratiquer une véritable enquête de type comparatiste qui, comme l’a signalé Blandine Barret-Kriegel #, s’occupe de rassembler des signes communs, des caractères respectifs, « des étalons à partir desquels on peut identifier les documents authentiques »17. Et là encore, la fiche semble indispensable.

À l’éventualité d’une matrice disciplinaire unique, s’ajoute encore la possibilité d’assigner ce geste de la mise en fiche à une tradition nationale. Nombreux en effet ont pu voir dans l’Allemagne le berceau de cette érudition cumulative. C’est en tout cas ce que semble penser, à la fin du XIXe siècle, Edmond Demolins # qui fait remonter à ce pays l’étrange manie qui consiste à mesurer la qualité d’une œuvre d’après la quantité de données et d’informations mises au jour, tout comme la nécessité spécieuse de montrer sa connaissance de tout ce qui a déjà été écrit sur le sujet abordé, en un mot : d’en faire l’état des lieux18. D’une histoire des cultures et des pratiques savantes, cette question de l’ascendance allemande de la mise en fiche nous fait basculer dans une histoire géopolitique des savoirs dans laquelle il nous faut mesurer les différences dans le fonctionnement des systèmes universitaires, mais aussi, et c’est un point important pour ce qui nous concerne ici, décrire avec précision les prolongements, sur les manières de travailler, des séjours d’études faits par des Français en Allemagne comme Émile Durkheim # (1858-1917), Ernest Lavisse # (1842-1922), Camille Jullian # (1859-1933), Charles Seignobos # (1854-1942) ou encore Marc Bloch # (1886-1944)19. Il y aurait aussi à prendre en compte les conflits armés pour approfondir la question du rythme de la diffusion de ces pratiques savantes, dont la fiche. En fonction des défaites ou des victoires, c’est la supériorité intellectuelle et l’organisation du travail de recherche de l’une ou de l’autre des deux nations engagées qui sont concédées20. Après 1871, le thème du retard scientifique et pédagogique de la France face à un type nouveau de diffusion de l’instruction en Allemagne éclate, d’où la nécessité pour certains savants de mieux connaître et d’importer des méthodes qui ont prouvé leur efficacité, en particulier le séminaire et la recherche bibliographique21. Après la guerre de 1914-1918, l’on voit au contraire évoquer à nouveau la grandeur de l’« esprit » français comme forme particulière d’érudition qui se différencie de l’accumulation allemande par son appel à une érudition utile et responsable. Un caractère unique de la culture française22 .

De l’armoire érudite aux casiers articulés de Georges Borgeaud

Cet intérêt grandissant pour les fiches suscite rapidement, aussi, une réflexion sur les dispositifs capables de gérer cette imposante masse documentaire. Boîtes, casiers et meubles font leur apparition et finissent par remplacer les multiples formes d’ajustement précédentes qui étaient utilisées pour relier les bandelettes comme le collage, les épingles, la tringle ou encore la simple ficelle. La fonction d’un tel mobilier est clairement définie : accélérer le travail documentaire en rendant disponibles au savant le maximum d’informations en un minimum d’étapes et de manipulations successives. C’était déjà l’ambition, en 1689, de l’armoire érudite (scrinium literatum) présentée par Vincent Placcius # (1642-1699) dans son De Arte Excerpendi (fig. 4). Une armoire qui annonce le remplacement des anciennes méthodes d’organisation des savoirs et un réel tournant dans la question de la gestion des fiches23. Reprenant l’idée de la mobilité chère à Gessner #, Placcius propose un instrument (machina) capable de classer et de conserver sur le long terme la matière brute que le savant a lentement constituée lors de ses lectures ou de ses observations.

Vincent Placcius, De Arte Excerpendi, fol. 37 (fig. 1 : Liber Excerptorum clausus ; fig. 2 : Liber Excerptorum apertus)
Figure 4 – Vincent Placcius, De Arte Excerpendi, fol. 37 (fig. 1 : Liber Excerptorum clausus ; fig. 2 : Liber Excerptorum apertus)

Source : De Arte Excerpendi, Hambourg, G. Liebezeit, 1689.

Ce coffret à deux battants s’adapte en taille et offre la possibilité de tout visualiser d’un seul coup d’œil lorsqu’il est ouvert (fig. 5-6)24. Mais cette armoire, surtout, signe l’entrée de la flexibilité dans le classement. Les fiches, toujours mobiles, peuvent être ajoutées, enlevées et surtout déplacées. Un corps en expansion continuelle. Un système qui ouvre la voie à de nouveaux questionnements sur ce qui doit être mis en fiche, mais également sur le format « idéal » d’une fiche, ou encore sur la validité et la pérennité des classifications des différents types de savoirs. Pour autant, si l’invention de Placcius fait rupture, c’est aussi qu’avec l’implantation de cette nouvelle technique, le commentaire (mimetis) s’émancipe de son support référentiel et devient critique. Comme le remarque justement Jean-Marc Chatelain # :

Dans une telle histoire, le XVIIe siècle devrait occuper une place particulièrement importante. Non qu’il soit l’inventeur des procédures sur lesquelles repose le principe de la fiche : celles-ci sont au contraire, puisqu’elles sont empruntées à L’ars excerpendi et la technique des lieux communs, infiniment plus anciennes. Mais comme Placcius en fournit l’exemple, c’est alors que ce petit dispositif de savoir s’émancipe d’une façon décisive des usages rhétoriques auxquels il était auparavant ordonné […]25
De Arte Excerpendi, fol. 138 ro (tabula II)
Figure 5 – De Arte Excerpendi, fol. 138 ro (tabula II)

Source : De Arte Excerpendi, Hambourg, G. Liebezeit, 1689.

 Figure 6 – De Arte Excerpendi, 153 ro (tabula III)
Figure 6 – De Arte Excerpendi, 153 ro (tabula III)

Source : De Arte Excerpendi, Hambourg, G. Liebezeit, 1689.

L’armoire érudite a permis d’améliorer sensiblement la qualité et la fiabilité des informations recueillies sur fiches, mettant en avant l’idée d’une possible standardisation du travail d’érudition. Cependant, il faut attendre le dernier tiers du XIXe siècle pour que la question du mobilier devienne une préoccupation constante tant pour les savants que pour les diverses institutions qui ont fait le choix de recourir à la pratique du fichier.

Propriétaire depuis 1884 d’une maison de papeterie qui s’appellera un temps La fiche26, sise rue des Saints-Pères à Paris, et auteur de l’ABC du bibliothécaire (1909), Georges Borgeaud # est l’un des premiers à engager en France une réflexion d’ensemble sur le rôle de ce mobilier27 (fig. 7). Il revient longuement dans ses écrits sur les deux systèmes de rangement utilisés principalement par les bibliothèques. Le premier consiste en un meuble de dimension restreinte (pas plus de 1,40 m) qu’il est possible de compléter par l’ajout d’autres meubles du même format en cas d’accroissement du catalogue. Le second dispositif est un système de casiers à tiroirs indépendants qui a également l’avantage d’être extensible28 (fig. 8). Ce sont deux types de casiers qui en fait coexistent. Le premier, de type Bonnange, permet de relier par une échancrure chaque fiche à une vis sans fin qui traverse le casier en bois dans sa longueur29. Le second, l’invention de Borgeaud #, consiste en un casier articulé qui peut contenir jusqu’à 8 000 fiches pour 30 cm2. Un système qui présente successivement les fiches, au fur et à mesure de la rotation des différents cylindres, et qui les protège de toute détérioration sans pour autant empêcher leur modification car le dessus du caisson est mobile.

Page extraite du catalogue de vente de l’entreprise Borgeaud, La fiche, p. 6 (sans date)
Figure 7 – Page extraite du catalogue de vente de l’entreprise Borgeaud, La fiche, p. 6 (sans date)

Source : Photo © Olivier Decoudun / archives Borgeaud.

Page extraite du catalogue de vente de l’entreprise Borgeaud, La fiche, p. 8 (sans date)
Figure 8 – Page extraite du catalogue de vente de l’entreprise Borgeaud, La fiche, p. 8 (sans date)

Source : Photo © Olivier Decoudun / archives Borgeaud.

Les premières « inventions » ou innovations de Borgeaud surviennent à un moment où les bibliographies se spécialisent, où les nouvelles fiches catalographiques facilitent les renvois multiples et où la classification décimale de Melvil Dewey # (CDD) donne aux lecteurs, à partir de 1876, la possibilité de regrouper les ouvrages par sujets et d’effectuer des recherches en libre accès directement au niveau des rayonnages30 .

Mais ce qui fait l’intérêt de la réflexion du papetier, c’est sa prise en compte de l’ergonomie du travail savant. Si le mobilier doit être en mesure d’accélérer les rendements, il doit surtout supprimer comme il l’indique régulièrement dans ses catalogues de vente : « l’énervement qui résulte du temps perdu à la recherche de fiches qui se cachent et se maintiennent obstinément derrière celles plus hautes qui les précédent et les tiennent à l’abri du doigt qui cherche en vain à atteindre leur tranche supérieure ». Pour cela, il faut développer les « signalisations » qui ont pour fonction de faire saillir un groupe de fiches. Aux « papillons », « encoches » ou encore classiques « cavaliers », Borgeaud installe dans le paysage de nouveaux systèmes comme le « Cellindex », et le « Sphinxo » qui enregistre, trie et permet de distribuer le courrier. Comme pour les fiches, il s’agit de trouver le moyen de grouper des éléments d’information qui ont le même caractère en les classant soit par ordre alphabétique, géographique, soit encore par importance ou par qualité, soit tout à la fois. C’est d’ailleurs l’avancée principale du « Decuplex »  qui a pour avantage de limiter les manipulations des tiroirs en groupant les fiches qui présentent des caractéristiques semblables. Le mobilier joue enfin ce triple rôle de facilitateur de remémoration, de visibilité, mais aussi d’association (fig. 9).

Présentation du « Decuplex », marque déposée par Borgeaud, extrait du catalogue de vente de l’entreprise Borgeaud, La fiche, p. 13 (sans date)
Figure 9 – Présentation du « Decuplex », marque déposée par Borgeaud, extrait du catalogue de vente de l’entreprise Borgeaud, La fiche, p. 13 (sans date)

Source : Photo © Olivier Decoudun / archives Borgeaud.

Dans son envie d’unifier et de rationaliser le travail savant par une ergonomie adaptée, Borgeaud n’oublie pas non plus que ce qui prime régulièrement dans le choix d’un meuble ou d’un dispositif de rangement, c’est la personnalisation des besoins. Ses carnets de commandes, année après année, montrent les nombreuses exigences venant des savants qui désirent, par exemple, des fiches plus grandes que la moyenne, ou des casiers plus courts, ou plus longs, un meuble plus profond ou plus haut… Dans la plupart des cas, on demande au papetier de multiplier la productivité tout en facilitant l’agrandissement futur du système sans rompre la logique de classification initialement choisie.

Rationaliser l’espace de la fiche : décider d’un format international

En cette fin du XIXe siècle, deux types de fiches cohabitent. La fiche « répertoire », dite aussi à « références multiples », qui est utilisée par la comptabilité commerciale, la police ou encore les bibliothèques et les hôpitaux (fig. 10). Une fiche qui peut être classée par date, et numérotée. Elle permet aux médecins d’indiquer le nom du patient, son âge et plusieurs données comme l’évolution au jour le jour de la maladie et donc de créer des classements par type de lésions ou de grouper les malades présentant des accidents du même ordre dans le but de produire des catégories identifiables sur lesquelles il devient possible d’établir une statistique31. De format imposant (250 × 160 mm), ces fiches posent surtout le problème de leur transportabilité32.

Le second type de fiche, à « référence unique », est quant à lui de dimension plus restreinte (125 × 100 mm). À portée de main, dans la poche, cette fraction de feuille peut être facilement mise de côté, jetée dans un tiroir ou dans une boîte : « le travailleur ne s’en occupe plus et poursuit son travail ou sa lecture ». Dans le cas des savants, Guyot-Daubès # ajoute un autre avantage :

certains hommes d’études se déplaçant, par exemple, en villégiature, emportent toujours avec eux leur boîte de fiches. Ce système est encore utile lorsqu’on ne dispose pas dans son bureau et dans sa bibliothèque ou d’un espace restreint ou lorsque l’installation est sommaire en vue de déplacements fréquents ou périodiques.33
Exemple d’une fiche à références multiples présentée dans l’ouvrage de Guyot-Daubès
Figure 10 – Exemple d’une fiche à références multiples présentée dans l’ouvrage de Guyot-Daubès, L’art de classer les notes et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux, Paris, P. Guyot éditeur, 1890, p. 54

Cette petite taille oblige cependant à adopter une disposition spatiale normalisée (fig. 11). Lorsqu’elles sont utilisées par les bibliothèques, il est possible d’aller jusqu’à onze lignes d’écriture. La première est réservée au titre de l’ouvrage, ou au thème traité, alors que le reste des lignes permet d’indiquer le sommaire, quelques remarques voire des commentaires. Les deux dernières lignes sont exclusivement utilisées pour noter les références exactes de l’ouvrage, le nom de l’auteur et la pagination.

Exemple d’une fiche à référence unique présentée dans l’ouvrage de Guyot-Daubès
Figure 11 – Exemple d’une fiche à référence unique présentée dans l’ouvrage de Guyot-Daubès, L’art de classer les notes et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux, Paris, P. Guyot éditeur, 1890, p. 54

Malgré tout, pour les institutions de plus en plus nombreuses qui décident d’utiliser le système de la fiche, il devient essentiel de s’accorder. Les disparités, parfois importantes dans la notation, empêchent un transfert d’informations fiable. Les fiches de la Bibliothèque nationale sont plus petites que la moyenne (90 × 60 mm) et sont contenues par lot de 1 200 dans des tiroirs mobiles34. Au contraire, celles de la bibliothèque de Leyde sont disposées sous forme de petits carnets qui, au lieu d’être mis en boîtes, sont réunis par 150 à 200, et encadrées par deux plats de carton fortement serrés avec une corde, recouverts d’un dos de parchemin35. C’est en 1878 qu’est envisagée pour la première fois l'idée d’un format international36. En 1895, lors du congrès de Bruxelles, et sous l’impulsion de Paul Otlet # (1868-1944), théoricien de la mécanographie et de la documentation qui œuvra au développement d’un répertoire bibliographique universel, le format standardisé 125 × 75 mm est prescrit pour les fiches catalographiques. Des fiches qui nécessitent l’emploi d’un papier fort, qui seront perforées vers le bas, et dont la composition sera entièrement normalisée. Sur la gauche, le nom de l’auteur et son prénom entre parenthèses. À droite, un chiffre international, tiré de la CDD. Sur la seconde ligne, la date de publication, le titre de l’ouvrage in extenso. Puis viendront les indications de lieu, d’édition, d’impression. C’est en 1901 que cette fiche, au format des cartes postales américaines, connaît son plus grand succès avec son adoption par la bibliothèque du Congrès37 (fig. 12). Pour la France, l’adoption semble plus contrastée. Eugène Morel # peut se désespérer, encore en 1925, du retard pris sur l’adoption d’un tel format :

Il est invraisemblable que le pays d’où est parti le système métrique, la France, qui vient de modifier, ce qui est autrement coûteux et autrement humiliant pour notre vanité nationale, l’heure et le méridien, s’obstine aux formats personnels de fiche de ses bibliothèques.38

En 1934, Paul Otlet # est encore obligé de défendre dans son Traité de documentation les principaux avantages d’un tel format qui pourtant facilite la sélection et le repérage de chaque élément intellectuel d’un livre (« principe de la monographie »), qui offre la possibilité à une multiplicité de personnes de travailler sur un même objet (« principe de la continuité et de la pluralité d’élaboration »), et enfin qui permet de faire figurer de multiples données sous des classifications et des ordres différents (« principe de la multiplication des données »)39.

Du côté des savants, l’adoption d’un tel format standardisé pose problème. Comment respecter, avec un tel ordonnancement standardisé, la spécificité des contenus ? Trop brève, la fiche ne permet plus d’être exhaustif. L’auteur est obligé d’y revenir ou alors d’ajouter une seconde fiche, et ce lorsqu’il est capable de retrouver le fil de la pensée qui était la sienne le jour où il a écrit sa première fiche (fig. 13 à 15). Beaucoup s’inquiètent de la situation et en profitent pour rappeler que la mise en fiche ne consiste pas seulement à recopier ou à résumer le titre d’un livre ou d’un article, mais qu’il s’agit, avec cette opération, de mettre en avant des aspects pertinents des lectures qui sont faites et que l’on doit pouvoir retrouver rapidement à l’aide de signes ou d’indices. Bien composer sa fiche se pense en amont. Elle doit donc être suffisamment grande pour contenir l’ensemble des renseignements mais aussi suffisamment résistante pour subir de fréquentes manipulations. Sur ce point, les entreprises de papeterie s’approvisionneront en bristol qui ne corne pas, ni ne se dédouble, deux grands écueils du papier simple. Les fiches doivent aussi être soignées et donc écrites immédiatement à l’encre. Une proposition qui implique un changement notable. Il devient en effet impossible de lire autrement qu’à proximité de ses outils graphiques, donc à son bureau. Une nouvelle « technique du corps »40 savant s’invite dans cette histoire que Georges Perec # avait prise au sérieux dans « Lire : esquisse socio-physiologique », rappelant que si on lit avec les yeux, il faut aussi analyser ce geste en prenant en considération toutes les techniques liées au regard. C’est le cas du remuement des lèvres, des gestes manuels associés aux maniements du livre (tourner une page), ou encore de la posture du lecteur qui peut lire debout, assis, à genoux, accroupi, en marchant, ou encore en faisant sa fiche41.

Fiche catalographique au format international
Figure 12 – Fiche catalographique au format international

Source : collection particulière.

Trois fiches, de format standard 125 × 75 mm, contenues dans le fonds Célestin Bouglé et sur lesquelles il résume un seul ouvrage (Fonds Bouglé, BnF).
Trois fiches, de format standard 125 × 75 mm, contenues dans le fonds Célestin Bouglé et sur lesquelles il résume un seul ouvrage (Fonds Bouglé, BnF).​Trois fiches, de format standard 125 × 75 mm, contenues dans le fonds Célestin Bouglé et sur lesquelles il résume un seul ouvrage (Fonds Bouglé, BnF). [Cliquer et glisser pour déplacer] ​Figures 13, 14, 15 – Trois fiches, de format standard 125 × 75 mm, contenues dans le fonds Célestin Bouglé et sur lesquelles il résume un seul ouvrage (Fonds Bouglé, BnF).

Source : Bibliothèque nationale de France, 2016.

Le corps du ficheur, si présent et pourtant encore si peu analysé, est un élément important pour comprendre la transmission de cette technique, du moins jusqu’à la fin du XIXe siècle qui se caractérise par une grande mobilité des étudiants, par la diversité des lieux de savoir, mais aussi par le développement d’une véritable pédagogie du fichier dans plusieurs manuels42. Ce qu’il faut s’approprier d’un maître, outre son savoir, c’est une manière de travailler et donc de « pratiquer » la science au quotidien, en particulier lorsqu'il s'agit de faire des fiches.

1.

Peut-être faut-il se ranger de l’avis de Tiziano Dorandi et voir dans l’usage des pugillares (tablettes) durant l’Antiquité un premier exemple de fiche bloc-note ; Tiziano Dorandi, Le stylet et la tablette. Dans le secret des auteurs antiques, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

2.

Horace-Benedict de Saussure utilisa trois formats de fiches : 125 × 80 mm, 90 × 60 mm, 80 × 50 mm. Sur le plus petit des trois formats, il écrivit ses questions d’examens de philosophie qu’il enseignait à l’académie de Genève. Il prit aussi des notes lors de ses expéditions ; Marc J. Ratcliff, « Tirer la bonne carte », in Marc J. Ratcliff, Laurence-Isaline Stahl Gretsch (dir.), Mémoires d’instruments. Une histoire des sciences et des savants à Genève 1559-1914, Genève, Suzanne Hurter, 2011, pp. 34-37.

3.

Comme le rappelle Claire Bustarret, le verso des cartes reste vierge en France jusqu’en 1816 et donc disponible pour l’écriture ; Claire Bustarret, « Écrire sur carte à jouer au XVIIIe siècle », Papiers, octobre 2015, no 9, pp. 9-12.

4.

Voir un autre exemple décrit par Anthony Grafton, « Labyrinthes et minotaures : la page savante », La page de l’Antiquité à l’ère du numérique, Paris, Hazan ; Louvre éditions, 2015, pp. 119-152.

5.

À cela s’ajoute encore un autre besoin que décrit le savant sur le recto d’une carte : « une des principales sources de mes petites vues a été le soin que j’avais de comparer chaque idée incomplète avec les autres idées qui pouvaient la compléter ou l’éclaircir : ce que j’exécutai d’abord, sur mes premières lectures, savoir mon catéchisme et la Bible » ; Bibliothèque de Genève, Fonds Lesage, ms. fr 2001 a, paquet 77.

6.

Yann Sordet, « Pour une histoire des catalogues de livres : matérialités, formes, usages », in Frédéric Barbier, Thierry Dubois, Yann Sordet (dir.), De l’argile au nuage une archéologie des catalogues, Paris ; Genève, Bibliothèque Mazarine ; Éditions des cendres ; Bibliothèque de Genève, 2015, p. 34. On peut aussi se reporter aux deux ouvrages de Markus Krajewski, Zettelwirtschaft. Die Geburt der Kartei aus dem Geist der Bibliothek, Berlin, Kadmos, 2002 et Paper Machines: About Cards & Catalogs, 1548-1929, Cambridge, MIT Press, 2011.

7.

Les archives de la bibliothèque conservent entre 40 000 et 50 000 cartes à jouer qui ont servi à l’établissement du catalogue de la bibliothèque achevé en 1751. Comme l’indique Patrick Latour, Desmarais innove en inscrivant « l’intégralité des informations bibliographiques sous chacun des auteurs ; de même, les ouvrages concernant une personne […] apparaissent à la fois sous le nom de leur auteur et sous celui de leur sujet. […] On peut aussi porter à son crédit la préfiguration du catalogue partagée au sein d’un catalogue collectif » ; Patrick Latour, « La fiche au service du catalogue alphabétique : les innovations de Desmarais au collège des Quatre-Nations (vers 1740) », in De l’argile au nuage…, op. cit., pp. 321-322.

8.

Les catalogues sur fiches ont été adoptés pour répondre au besoin de cataloguer les bibliothèques départementales issues des confiscations religieuses ou nobiliaires de la Révolution. Les cartes à jouer pouvaient dès lors être utilisées car interdites pour des raisons politiques : sur certaines, des rois et des reines étaient représentés. Pierre Riberette, Les bibliothèques françaises pendant la Révolution (1789-1795) : recherches sur un essai de catalogue collectif, Paris, Bibliothèque nationale, 1970.

9.

On peut se reporter à l’article d’Andrea de Pasquale, « Le fichier de Parme […] », in De l’argile au nuage…, op. cit., pp. 329-331.

10.

Christoph Meinel, „Enzyklopädie der Welt und Verzettelung des Wissens: Aporien der Empirie bei Joachim Jungius”, in Franz M. Eybl et al. (dir.), Enzyklopädien der Frühen Neuzeit, Tübingen, Niemeyer, 1995, pp. 162-187.

11.

Sont conservées aujourd’hui à la bibliothèque de l’Arsenal les fiches pour une partie de trois lettres du Glossarium (« B », « F » et « S »). Comme me l’a précisé Yann Dahhaoui, le fichier semble avoir été remis aux mauristes de Saint-Germain-des-Prés qui publient une version augmentée du Glossarium (Paris, 1733-1736). De Saint-Germain-des-Prés, seule une petite partie du fichier intègre les fonds de la Bibliothèque nationale après l’incendie qui détruit partiellement l’abbaye en 1794.

12.

Henri Omont, Le glossaire grec de Du Cange. Lettres d’Anisson à Du Cange relatives à l’impression du glossaire grec (1682-1688), Paris, Leroux, 1892, p. 9.

13.

Henri-Jean Martin, « Le Père Ménestrier et l’“Étude d’un honnête homme” », in Mélanges de travaux offerts à Maître Jean Tricou, Lyon, Audin, 1972, pp. 219-234.

14.

Helmut Zedelmaier, « Johann Jakob Moser et l’organisation érudite du savoir à l’époque moderne », in Élisabeth Décultot (dir.), Lire, copier, écrire. Les bibliothèques manuscrites et leurs usages au XVIIIe siècle, Paris, CNRS, 2003, pp. 43-62.

15.

Marc Fumaroli a insisté sur le rôle joué par les jésuites quant à l’organisation de ces gestes savants à partir du XVIIe siècle. Les changements qu’ils apportent concernent à la fois la forme de la conversation, désormais utilisée pour combattre le formalisme scolastique, mais aussi la lecture. Il convient de se montrer constant car lire avec soin, ce n’est pas seulement bien lire, c’est lire du début à la fin ; Marc Fumaroli, La République des lettres, Paris, Gallimard, 2015.

16.

Anthony Grafton, Les origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de page, Pierre-Antoine Fabre (trad.), Paris, Seuil, 1998.

17.

Blandine Barret-Kriegel, La défaite de l’érudition, Paris, PUF, 1988, p. 202. Dans son Traité des études monastiques (1691), et prenant appui sur les propos de Cassiodore, Jean Mabillon peut indiquer que : « de tous les travaux du corps qui vous peuvent convenir, celui de copier les livres a toujours été le plus de mon goût que tout autre […] ». Voir sur ce point le chapitre 6, « Que les bibliothèques des monastères font une preuve des études qui s’y faisaient ».

18.

Edmond Demolins s’est très tôt intéressé aux modes d’enseignement, plus particulièrement ceux qui distinguent la France et l’Angleterre, dans son livre À quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons (1897). Nous citons ici son article intitulé « Les deux tendances de l’économie politique », La science sociale suivant la méthode de F. Le Play, 1896, t. 21, pp. 5-32.

19.

Comme les travaux de Christophe Charle et de Jacques Verger l’ont bien montré, c’est durant la première moitié du XIXe siècle que la physionomie générale des universités allemandes change. À côté des cours se multiplient les séminaires. Du côté français, le système d’enseignement a totalement été reconstruit à partir d’une table rase des traits médiévaux et d’Ancien Régime ; Christophe Charle, Jacques Verger, Histoire des universités, Paris, PUF, 2012 (coll. Quadrige).

20.

Largement influencé par les nouvelles méthodes de l’érudition allemande, Ernest Lavisse enseignait à ses élèves de la Sorbonne qu’il était important d’indiquer sur ces fiches « en haut et à droite le titre du livre et le renvoi à la page » ; Sébastien Charléty, « Ernest Lavisse (1842-1922) », La revue de Paris, 1er février 1929, p. 500.

21.

L’exercice du séminaire est inventé en Allemagne avec, comme acte fondateur, le séminaire philologique de Göttingen qui, à partir de 1737, sert à compléter les enseignements théoriques reçus à l’université. L’historienne Françoise Waquet ajoute que le mot « séminaire » fut longtemps rejeté en France, sentant « à la fois l’Église et l’Allemagne », et ce même après la fondation de l’École pratique des hautes études en 1868 où sont données des « conférences » ; Françoise Waquet, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir, XVIe-XXe siècle, Paris, Albin Michel, 2003, pp. 107 sq.

22.

Michel Espagne (dir.), L’École normale supérieure et l’Allemagne, Leipzig, Leipzige Universitätverlag, 1995.

23.

Cette découverte a été précédée par une proposition de Thomas Harrison, un contemporain de Francis Bacon, qui présenta par le biais de Samuel Hartlib sa machine à la Royal Society en 1640. Cette armoire est jugée avantageuse pour sa capacité à rendre mobiles les informations et pour faire des renvois intertextuels entre les livres. Noel Malcolm, “Thomas Harrison and his ‘ark of studies’: an episode in the history of the organization of knowledge”, The Seventeenth Century, 2004, vol. 19-2, pp. 196-232.

24.

Helmut Zedelmaier donna une minutieuse description de l’armoire de Johann Jakob Moser : « À l’intérieur, on trouve une armature où prennent place des baguettes en bois (« bacilli lignei »), auxquelles sont fixées des cartes en fer-blanc de format carré (« Orichalci schedae »), où sont inscrites les catégories de classement (« loci »). Sur les cartes en fer-blanc sont attachées des aiguilles recourbées en forme de crochets, auxquelles on peut accrocher des feuilles de notes. L’emplacement des « loci » est marqué par les lettres capitales qui figurent sur les barres horizontales et l’armature » ; Helmut Zedelmaier, art. cit., p. 48.

25.

Jean-Marc Chatelain, « La définition bibliographique de l’auteur, entre reconnaissance technique et reconnaissance morale », in Claude Calame, Roger Chartier (dir.), Identités d’auteur dans l’Antiquité et la tradition européenne, Grenoble, Jérôme Millon, 2004, pp. 162-163.

26.

En Allemagne, au même moment, il existe l’entreprise Die Fortschritt Büromöbel GmbH, restée célèbre pour son message publicitaire « Karteien können alles ». Aux États-Unis, on peut citer l’entreprise Kardex, créée en 1873, et plus tard l’entreprise Columbia qui se chargea de diffuser les fichiers rotatifs.

27.

Delphine Gardey évoque plusieurs cas intéressants, comme les meubles OrMo (organisation moderne des bureaux) des établissements Richard, les meubles Félix Wienner, ou encore la maison Flambo ; Delphine Gardey, Écrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découverte, 2008, pp. 179-180.

28.

Georges Borgeaud, ABC du bibliothécaire. Traité élémentaire pour la mise en ordre des bibliothèques, Paris, 1909, pp. 28-31.

29.

Le système Bonnange permet de maintenir et d’immobiliser les fiches grâce à un écrou fermant la vis sans fin. On peut noter l’existence de nombreuses innovations, comme celle de Staderini en Italie qui remplaça l’écrou par une crémaillère et une roue dentelée.

30.

Sylvie Fayet-Scribe, Histoire de la documentation en France. Culture, science et technologie de l’information : 1895-1937, Paris, CNRS, 2000.

31.

C’est le cas du Dr Lacapère qui, pour rationaliser son traitement contre la syphilis, fit appel à ce type de fiche ; Georges Lacapère, Le traitement de la syphilis par les composés arsenicaux, Paris, Masson, 1918.

32.

Guyot-Daubès, L’art de classer les notes et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux, Paris, P. Guyot éditeur, 1890, pp. 57-58.

33.

Ibid., p. 63.

34.

Une exception avec les incunables. La longueur des titres implique en effet des fiches plus grandes, soit 180 × 120 mm, soit 180 × 150 mm.

35.

Paul Vanrycke, « Les bibliothèques universitaires et la presse scientifique de Hollande », Bibliothèques, livres et libraires, conférences ABF, 2e série, 1912, Paris, 1913, pp. 53-71.

36.

C’est ce que semble indiquer Albert Maire dans son Manuel pratique du bibliothécaire, Paris, Picard, 1896. Concernant les fiches et leur mobilier, il précise que : « le meuble le plus important et le plus nécessaire dans une bibliothèque après les rayonnages, est celui qui est destiné à loger les catalogues sur cartes ou fiches » (pp. 70-71).

37.

Un système qu’Ezra Abbot avait intégré à partir de 1861 au fonctionnement de la bibliothèque d’Harvard ; Wayne A. Wiegand, Donald G. Davis Jr. (ed.), Encyclopedia of Library History, New York, Routledge, 1994, p. 256.

38.

Eugène Morel, « La bibliothèque royale de Berlin : le prêt et le bureau de renseignements », Bibliothèques, livres et libraires, conférences ABF, 2e série, 1912, Paris, 1913, p. 85.

39.

Paul Otlet, Traité de documentation : le livre sur le livre, théorie et pratique, Bruxelles, Mundaneum, 1934, pp. 385-386.

40.

Dans son article fondateur sur « Les techniques du corps » (1934), l’anthropologue Marcel Mauss met en scène son propre corps, rappelant combien lui aussi avait dû subir, enfant, une certaine « éducation » qu’il apprit ensuite à mobiliser dans des postures particulières, des mouvements de la main, des manières de tenir un livre et de déclamer, ou encore d’utiliser certains instruments graphiques : « Regardons-nous en ce moment nous-mêmes. Tout en nous tous se commande. Je suis en conférencier avec vous : vous le voyez à ma posture assise et à ma voix, et vous m’écoutez assis et en silence » ; Marcel Mauss, « Les techniques du corps », Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. 372.

41.

Georges Perec, « Lire : esquisse socio-physiologique », Penser / Classer, Paris, Hachette, 1985, pp. 109-129.

42.

Le dernier tiers du XIXe siècle voit se transformer les moyens de transmission, en particulier lors des congrès internationaux durant lesquels on tente de trouver un langage commun, des techniques de classification communes, et surtout de publier des bibliographies standardisées.