Chapitre II. Principes et fonctions d'un dispositif savant avantageux

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 14:00

 

Appelés durant la Renaissance « ars excerpendi », les conseils concernant l’écriture et la lecture savante, la mémorisation des savoirs indispensables, la copie, l’art du résumé, ou encore la sélection et le filtrage de certains extraits, appelés « lieux communs », trouveront avec le développement du fichier et la reconfiguration générale du savoir que celui-ci implique un écho important à la fin du XIXe siècle. Plusieurs « manuels » se chargeront de diffuser largement cette « nouvelle » technique savante, insistant – parfois à tort – sur les avantages sans précédent du système, de la mécanique de référencement qu’il rend possible, mais surtout de ses capacités inégalées de compilation, de croisement, et surtout d’accumulation des savoirs.

Paroles de « scribouillards » conquis

La décision de réaliser un fichier, de prendre des notes sur tout ce qui est lu, est alors sous-tendue par l’idée qu’écrire aide, d’une manière ou d’une autre, à penser. Ernest Dimnet # est longuement revenu sur cet avantage certain de la fiche qui force le savant à se servir tout au long de sa vie « de plume et d’encre » pour savoir ce qu’il pense et ce qu’il veut :

Les gens du XVIIe siècle transcrivaient ces méditations dans un cahier auquel ils ajoutaient à intervalles. Aujourd’hui, nous prenons une enveloppe ou un dossier, et nous y mettons la note qui, comme le crystal-mère dans une solution, peut mettre l’ordre et la solidité dans nos pensées sur un sujet.1

Il n’est alors pas le seul à être convaincu par l’existence de ce lien entre écriture et pensée. Antoine Albalat # y associe également la question de la mémorisation :

si on enseignait aux élèves à faire des fiches, ils retiendraient infiniment plus de choses, et beaucoup plus facilement, parce que l’obligation seule de les écrire les leur graverait dans l’esprit, parce que relire c’est continuer à apprendre, et parce qu’enfin il y a toujours quelque chance de mieux retenir ce qu’on a pris la peine de ne pas perdre de vue.2

Si prendre des notes suffit à rendre plus sûres, plus justes, à la fois les définitions mais aussi les déductions, c’est que la mise en fiche implique de « bien » lire, d’une lecture lente et donc de penser lentement en lisant. C’est de ce rythme tout à fait particulier, imposé par la mise en fiche, que pourront jaillir les commentaires qui ensuite seront notés et associés entre eux. Guyot-Daubès # d’ajouter sur ce point :

il est utile de mettre une certaine lenteur dans son étude, d’aller avec régularité, à pas comptés pour ainsi dire, de ne laisser rien d’incompris ou de douteux, de ne pas craindre de relire un paragraphe qui, à une première lecture, n’a pas donné une impression bien nette. [Un peu plus loin, encore, il ajoute que] se hâter avec lenteur est dans l’étude, en général, une garantie de succès.3

Cette lecture-méditation est un prérequis à l’activité de fichage. D’ailleurs, et pour laisser ce temps, on propose aux ficheurs d’écrire en maintenant toujours possibles d’éventuelles rectifications, par exemple en établissant une seconde fiche. Un travail redondant qui n’est pas fait en pure perte puisque ce doublon pourra, à terme, être reclassé selon un ordre ou une classification différents. Dès qu’un travail est appelé à être modifié, augmenté, diminué ou manipulé, la fiche fait office d’allié indispensable. L’archéologue Waldemar Deonna # (1880-1959) en a fait très concrètement l’expérience puisqu’après avoir construit son fichier en utilisant une classification de type historique, il décida pour rédiger son livre sur L’expression des sentiments dans l’art grec de changer de méthode et de favoriser une approche de type comparatiste. Ainsi re-classées, ses fiches vont lui permettre de soutenir l’existence de rapprochements inédits, mais surtout de signaler la rareté de telle ou telle catégorie esthétique ou, au contraire, la grande fréquence de certaines formes. Une réflexion rendue possible par un examen attentif des matériaux utilisés, des procédés techniques ou encore des conditions sociales qui, pour l’archéologue, jouent désormais un rôle important dans l’explication de la diffusion de certaines formes artistiques. Ce changement de classification lui donna surtout l’occasion de critiquer les effets dévastateurs de la trop grande spécialisation de sa discipline :

Réagissons donc. Élargissons notre cercle, regardons d’un œil sympathique l’histoire de l’art dans son entier, chez tous les peuples, sans nous confiner seulement dans notre petite vitrine. Une connexion plus intime établie entre les époques diverses renouvellera sans doute l’histoire de l’art, y introduira des idées nouvelles et fécondes.4

Accumuler les données / vérifier les sources

Un autre avantage reconnu de la fiche est de faciliter les opérations de rassemblement. Intégral ou partiel, un fichier relève toujours d’un travail de recensement qui impose au savant d’élaborer un langage commun entre des données hétérogènes. Ce travail se montre plus particulièrement utile dans le cas de la recherche des sources. Il faut se rappeler, en effet, que les notes en bas de page se diversifient tout au long du XIXe siècle, et que l’on peut y trouver des citations, mais aussi des variantes, des explications, des références, ou encore des commentaires… La fiche se révèle être un support suffisamment flexible pour accueillir ces différents niveaux de texte, permettant ainsi au savant qui en est l’auteur de les « résoudre » dans un système commun.

C’est le sens, peut-être, de la remarque d’Adolphe Tardiff # (1842-1890) qui, en 1883, dans ses Notions élémentaires de critique historique, précise que les fiches sont à la base des notes qui, elles-mêmes, sont des justifications nécessaires des doctrines de l’auteur. Il en profite aussi pour indiquer pourquoi le dépouillement des sources ne peut se faire que sur des fiches distinctes. Chacune ne devant contenir qu’un fait ou une idée : « le travail de synthèse et de rédaction est notablement facilité par cette disposition matérielle »5. L’historien de la Révolution française, Alphonse Aulard # (1849-1928), usager conquis de ce type de système, en profitera également pour se démarquer de ses illustres prédécesseurs en montrant qu’il existe une nette différence de précision dans le jeu des références et des notes en bas de page pour qui sait utiliser la fiche. Hippolyte Taine # (1828-1893), entre autres, serait renvoyé sans ménagement pour sa pseudo-méticulosité :

Taine n’était presque jamais exact dans ses renvois aux sources. Il y a quelques années, à l’époque où les étudiants croyaient encore en Taine, quand l’un d’eux, venant me voir, me parlait des Origines de la France contemporaine, et qu’un peu indigné de m’entendre dire que ce n’était pas là un livre d’histoire, il m’objectait les nombreuses références au bas des pages, l’appareil d’érudition, je lui répondais : « Vous avez le livre de Taine dans ma bibliothèque, là, à côté de vous. Prenez-en le volume que vous voudrez. Est-ce une page où il y ait des références, et ces références se rapportent-elles à des ouvrages qui se trouvent aussi dans ma bibliothèque ? Oui. Eh bien. Vérifiez vous-même tout de suite ces références. » Voilà mon jeune homme, grimpant aux escabeaux, prenant les volumes, comparant, notant au crayon, et, au bout d’un quart d’heure, la figure changée : « Eh bien, monsieur, me disait-il, sur ces dix références, il n’y en a qu’une exacte, – ou que deux ou trois (mais jamais plus). Je ne sais comment cela se fait ! » Et il ajoutait : « Mais, pourtant, Taine était un honnête homme ! » Eh oui, honnête ! Ce n’est pas assez dire : vertueux, modeste, laborieux, désintéressé. Il était tout cela, il avait toutes les qualités de l’homme privé. Mais il était passionné et systématique au point qu’il lui devenait matériellement impossible de voir ce qui déplaisait à sa passion ou ce qui contrecarrait son système.6

La fiche joue clairement un rôle de distinction, permettant à une nouvelle génération de savants de se démarquer et de revendiquer haut et fort une meilleure et incontestable scientificité. Au même moment, d’autres savants s’amuseront à rappeler que ce travail fastidieux de la mise en fiche n’est pas toujours l’œuvre de l’auteur, mais souvent celle d’« armées » de jeunes travailleurs intellectuels qui noircissent pour qu’un autre puisse obtenir sa documentation bibliographique qu’il pourra ensuite rapidement convertir en un travail « scientifique ».

Conserver / ré-utiliser

La question du partage d’information est encore un autre bienfait du système. Tout fichier doit en effet avoir pour finalité un usage démultiplié. C’est en tout cas l’une des réflexions de Jean Guitton # (1901-1999) qui, dans son ouvrage sur Le travail intellectuel, rappelle que le classement vertical des notes n’a d’intérêt réel que si l’on décide d’adopter « de [sa] jeunesse à [sa] mort » le même format de fiche, celui de la poche7. Un format qui permet de noter partout :

sur la place, dans la rue et le remuement, en avion, pendant une interruption de sommeil, ou dans un interstice de la fatigue. À plus forte raison pendant les cours et le long d’une séance studieuse.8

Si ce choix du format se révèle important, c’est parce que les fiches doivent potentiellement « servir à vos amis et à vos descendants »9. Il est donc primordial d’ajuster la mise en fiche pour qu’elle puisse, plus tard, s’inscrire dans d’autres systèmes de classement. Un ajustement, précise Guitton, qui peut se faire par l’adoption d’habitudes graphiques particulières comme le soulignement qui facilite l’opération mentale de la récapitulation, ou encore la mise en capitales des choses vraiment importantes :

Si l’on étudie sur des notes prises au cours, il faut avoir soin de souligner, ou mieux encore d’écrire en plus gros tous les mots importants, tels que les termes techniques, les définitions, les faits, les aphorismes, les énoncés et de mettre en marge un mot, une sorte de titre rappelant le texte général de chaque alinéa.10

C’est avec ce type d’ajustement que la fiche peut aussi servir de support pédagogique. Les élèves aiment à les manipuler lorsqu’elles sont d’un format stable (220 × 170 mm ou 200 × 125 mm). Elles circulent facilement entre les mains et attirent l’attention. Elles permettent surtout d’effectuer physiquement des rapprochements que le manuel – l’autre support principal du cours – ne peut encourager du fait de sa forme stable11.

Ordonner / fragmenter

Les propriétés combinatoires de l’outil sont elles aussi rapidement appréciées et mises en avant, même si, pour beaucoup de savants, elles compliquent la mise en ordre du fichier et rendent bien plus difficile la production d’une synthèse. Guyot-Daubès # insiste d’ailleurs longuement sur l’importance du bon ordre (à la fois matériel et intellectuel). Un art qui seconde le talent et l’intelligence au point d’être primordial pour arriver à gérer son fichier sur le long terme12. C’est l’ordre qui fait le succès et la réussite. C'est l'ordre aussi qui fait gagner du temps. Il suffit, précise Guyot-Daubès, de se tourner vers l’histoire des grands hommes pour en être convaincu ! Dans ses Modestes conseils à un conférencier, Félix de Grand’Combe # exhorte lui aussi les futurs « déclameurs » à travailler dans l’ordre en préparant leur manuscrit avec une machine à écrire et en ordonnant leurs fiches qui doivent être compatibles avec le format international. C’est lui, d’ailleurs, qui introduit en France une maxime alors connue en Angleterre depuis la fin du xixe siècle à l’instigation de la sociologue Beatrice Potter Webb (1858-1943) # : « une idée par fiche, une fiche par idée ». Un conseil qui a pour but de simplifier la question du placement de la documentation13.

Cette réflexion sur l’ordre a pu prendre de nombreuses formes. Le linguiste Charles Bally # (1865-1947), élève de Ferdinand de Saussure (1857-1913) #, composa plusieurs fichiers d'au moins trois formats différents de fiches (70 × 45 mm, 95 × 60 mm et 90 × 30 mm). Avec pour règle de pouvoir trier les matériaux avec méthode, Bally ne cesse de reprendre et de multiplier les catégories et sous-catégories. Un travail assommant qu’il commentera dans son dictionnaire idéologique en revenant, comme l’indique cette bandelette (fig. 16), sur les lois de l’esprit, les associations d’idées traditionnelles et la nécessité de mettre en ordre les objets et la pensée : « voici des objets mis en ordre. Quel est cet ordre ? Soit une série. Des objets sont avant ou après d’autres. Sont au commencement, à la fin, au milieu. Ils forment une série continue. Ils sont assemblés ».

Bandelette extraite du fonds Bally
Figure 16 – Bandelette extraite du fonds Bally.

Source : Bibliothèque de Genève, ms. fr 5141.

Écrire, accumuler, vérifier, fragmenter, réemployer… chacun de ces arguments en faveur du fichier sera repris pour démontrer, aussi, les limites du système. Louis Laurand # (1873-1941), dans son Manuel des études grecques et latines (1925), indique en effet que les fiches se perdent facilement (un désavantage certain par rapport au carnet), qu’elles sont encombrantes et incommodes à manier, qu’elles ne sont utiles que pour classer les mêmes faits suivant plusieurs ordres différents (alphabétique, chronologique, thématique ou encore par ouvrage), et enfin qu’il est nécessaire de les dupliquer ou d’y ajuster d’autres procédés, comme l’usage de couleurs différentes pour renvoyer vers d’autres dossiers14. Des critiques qui portent également sur un autre risque, celui de sombrer dans la banalité. En effet, faire des fiches ne signifie pas nécessairement penser à des choses nouvelles, révolutionnaires ou qui ajoutent quelque chose à l’existant. Pour beaucoup, l’historien de la littérature et professeur à la Sorbonne Ferdinand Brunetière # (1849-1906), élu en 1893 à l’Académie française avant d’échouer au Collège de France dix ans plus tard, en serait le parfait exemple puisqu’après avoir lu « les auteurs de nos grands siècles littéraires en prenant des notes précises sur des fiches, de manière à retrouver sûrement ce dont il pourrait avoir besoin », il ne réussit pourtant pas à exploiter les potentialités de son système et sortir de « la banalité », ni du « plus humiliant galimatias »1515. Étienne Cornu (…) .

Cadrer l’activité de la prise de notes

Si Guyot-Daubès #, Grand’Combe #, ou encore Dimnet # dispensent leurs conseils dans le but de résoudre certains problèmes classiques liés à la prise de notes, abordant au passage la question de la perte de temps ou la manière d’obtenir une plus grande rigueur scientifique, d’autres développements méthodologiques permettent de préciser comment le système des fiches a été perçu, mais aussi comment il s’est diffusé et a été vulgarisé au début du XXe siècle dans le monde universitaire, et plus précisément en histoire et en sociologie. Deux disciplines qui ont rapidement voulu aboutir à un système rationnel, efficace et surtout adaptable en fonction de l’approche, de la méthode, ou de la période sélectionnée.

Beatrice Potter Webb : "one card, one fact"

Grand connaisseur de l’anthropologie et de la sociologie anglo-saxonnes, Marcel Mauss # (1872-1950) aimait souligner dans les séances de son séminaire à l’École pratique des hautes études l’importance de certaines figures singulières et malheureusement presque totalement oubliées de sa discipline. Ce fut le cas de John Wesley Powell # (1834-1902) et de ses expéditions dans le Grand Canyon qu’il réalisa avant de diriger le bureau d’ethnologie de la Smithsonian Institution. Mais ce fut surtout vrai de Beatrice Potter Webb # qui, avec son mari Sidney Webb # (1859-1947), produisit en 1894 un livre de référence sur les syndicats, The History of Trade Unionism. La jeune sociologue participa à de grandes enquêtes de terrain, dont celle de Charles Booth # sur la pauvreté à Londres, et analysa le mouvement des coopératives – un sujet qui importait à Mauss depuis les dernières années du XIXe siècle. Pourtant, c’est sa méthode de mise en fiche que le neveu de Durkheim semble avoir surtout retenue. Une méthode que Potter Webb explique dans l’annexe de My Apprenticeship et que l’on a résumé depuis à l’expression "one card, one fact"16.

Ce principe simple d’« une idée par fiche, une fiche par idée » tient à l’étonnement de la sociologue devant la difficulté de persuader le diplômé d’Oxford, comme celui de Cambridge, qu’il existe un instrument indispensable dans la technique de l’enquête sociologique semblable à l’usage du chalumeau en chimie, ou de l’électroscope en physique. Un instrument qui est capable de briser l’objet, de l’isoler et de rendre possible l’examen de ses divers composants, facilitant leur recombinaison dans de nouveaux groupes. Un objet d’autant plus important qu’il permet d’établir des faits sociaux en articulant le regard statistique et le sens du détail.

Les caractéristiques « physiques » des fiches sont, de ce point de vue, décisives pour la sociologue (fig. 17). La taille doit être normalisée. Les informations doivent être placées toujours au même endroit. Il devient ainsi plus facile de se déplacer rapidement à travers les matériaux collectés. En fonctionnant de la sorte, il devient aussi possible de mesurer l’objectivité des renseignements écrits. La taille réduite des fiches contraint le savant à choisir entre les éléments qui lui semblent utiles pour la suite. Il est pour ainsi dire forcé d'aller à l’essentiel, laissant de côté toute forme de subjectivité. C’est là, sans doute, que les propos de la sociologue se font les plus précis concernant la mécanique du fichier. Sur chaque feuille, il ne doit apparaître qu’une seule date, et une seule ; un seul endroit, et un seul ; une source d’information, et une seule. Potter Webb défend un autre argument en faveur de la fiche. Les feuilles détachées offrent la possibilité de réorganiser sans cesse les notes selon un ordre différent. Il est donc possible de les mélanger, de les remanier indéfiniment et de modifier sans cesse la classification des faits enregistrés pour l’ajuster à chaque fois à de nouvelles hypothèses. C’est ce brassage qui donne au processus d’enquête socio-anthropologique son aspect fertile et qui rend finalement possibles de nouvelles découvertes.

Exemple d’une fiche de Beatrice Potter Web, reproduite dans l’ouvrage Methods of Social Study, London, London school of economics and political science, 1932, p. 97
Figure 17 – Exemple d’une fiche de Beatrice Potter Webb, reproduite dans l’ouvrage Methods of Social Study, London, London school of economics and political science, 1932, p. 97

Langlois et Seignobos : une nouvelle manière de faire de l’histoire

C’est en 1898 que Charles-Victor Langlois # (1863-1929), archiviste paléographe spécialiste du Moyen Âge, et Charles Seignobos # (1854-1942), qui après avoir étudié deux années en Allemagne décide de se spécialiser dans l’histoire de la IIIRépublique, publient leur Introduction aux études historiques. Ce livre codifie les règles d’une nouvelle méthode historique qui fait du « système » du fichier un moyen efficace de distinguer le « vrai » du « faux », et donc de garantir la validité d’une construction historique. L’historien doit parler sous couvert de documents légitimés et perçus comme vrais. Des documents qui ont été soumis à la critique externe et interne, puis replacés dans leur contexte de production en vue de dépolluer le discours historique tenu sur eux de toute rhétorique :

Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que possible. Les avantages de cet artifice sont évidents : la mobilité des fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons diverses, au besoin de les changer de place : il est facile de grouper ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de chaque groupe, des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles. Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vue et qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il s’agit de recueils un peu vastes.17

La réflexion sur les manières de faire des historiens de cette génération autant que sur la matérialité du discours historique permet aux deux auteurs de préciser comment, par la mise en fiche et le gain de temps qu’elle procure, il devient possible d’exploiter toute la richesse des archives qui sont à la base du « métier », et ce, même si celles-ci sont souvent incomplètes ou lacunaires. Ce gain est d’autant plus appréciable qu’il concerne des opérations essentielles pour assurer la preuve d’une réflexion, qu’il s’agisse de l’étiquetage, de la localisation, ou de l’identification précise des données18.

Dispositif ouvert, en continuel renouvellement, qui anime plutôt qu’il ne fige le savoir, le fichier demande donc à l’historien d’envisager sa discipline comme un procédé de connaissance scientifique évolutif. Il doit constamment renouveler et enrichir son stock de données19. Ce n’est pas tout. Celui-ci se doit également d’observer de nouvelles « habitudes » de prise de notes, d’utiliser un format uniforme de fiche stable et homogène, de donner pour chaque item un référencement précis de la source où le contenu a été puisé (même si cela peut causer une augmentation d’écriture), de multiplier les références croisées vers d’autres fiches, de synthétiser les conceptions de l’auteur et le sens général du texte, de reproduire les mots ou concepts caractéristiques de la pensée de l’auteur…

Il faudra attendre les critiques de Lucien Febvre # et de Marc Bloch #, mais aussi d’Henri Bergson # (1859-1941) ou de Charles Péguy # (1873-1914), pour voir évoluer cette méthodologie qui sera enseignée en Sorbonne jusque dans les années 1930. Péguy, le plus féroce, reprochera à ces historiens de vouloir étouffer la « vie » dans des boîtes, de pécher par manque d’imagination et d’intuition, d’en rester à une simple énumération mais surtout de bannir tout jugement, toute synthèse et toute conclusion. En un mot, de tomber dans l’idolâtrie du document20.

Qu’est-ce qu’un bon travailleur intellectuel ? Le Dr Chavigny et la notation organisée

C’est au moment où l’idéologie tayloriste et organisationnelle s'implante dans le monde du travail, où l’on fait de la vie d’Henry Ford # un modèle à suivre et du livre d’Henri Fayol #, L’administration industrielle et générale (1916), une bible pour le travailleur, que le système du fichier connaît une tentative sans précédent de rationalisation. Classer et ordonner ses fiches ne suffit plus, et les nombreux ouvrages de vulgarisation de Guyot-Daubès # sur le sujet seront surpassés tant en précision qu’en nombre d’éditions par l’Organisation du travail intellectuel du Dr Paul Chavigny (1869-1949) #21. Ce professeur de médecine à l’université de Strasbourg dégage, dans un langage résolument moderne, les bonnes pratiques à adopter pour ce qu’il appelle « la notation des fiches ».

Avant de commencer, tout travailleur intellectuel doit déjà accepter l’idée qu’il lui sera impossible de tout référencer : « On aboutirait à un système d’écriture si compliqué qu’il serait inapplicable ». Il est indispensable, surtout, d’éviter deux erreurs classiques : ne pas savoir se limiter dans la récolte de ses matériaux (« Si l’on prétend toucher à de multiples questions importantes, il faut s’en tenir aux généralités, ne pas croire qu’on peut approfondir toutes les questions qu’on aborde »22) et apprendre à restreindre les subdivisions des rubriques (« Qui aura besoin d’en arriver à un million de divisions ? Une administration peut-être, presque jamais un particulier »23). La fiche n’est plus ce lieu de braconnage, ce qu’elle était encore, quelques années auparavant, avec Langlois et Seignobos. Établir un fichier relève d’une science à part entière qui, à son tour, organise un nouveau régime de pratiques. Désormais, les règles à suivre sont précises, incontournables. Chaque fiche doit être numérotée pour éviter d’être submergé par les informations, mais aussi pour ne pas en oublier. D’ailleurs, l’ouvrage de Chavigny ne cesse de mettre en garde le savant contre cette mémoire qui en aucun cas ne peut être totalement fidèle, surtout lorsqu’il s’agit de se remémorer ses lectures : « Ah, si j’avais su, j’aurais pris des notes sur tout cela »24. C’est ce risque que l’adoption d’une méthode mécanique de prise de notes sur fiches permet d’éviter : « inscrivez chaque idée. Il n’en est aucune qui reste blanche, en position d’attente »25.

L’on pourrait croire cette littérature dépassée, mais c’est oublier que dans les manuels de méthodologie récents, l’on continue de faire jouer à la fiche un rôle de premier plan pour bien penser, mais surtout pour bien réussir ses concours. À la fin des années 1970, alors qu’il vient de fonder le département de sémiologie de l’université de Bologne, Umberto Eco # rédige un petit manuel intitulé Come si fa una tesi di laurea. Il y précise, en prenant exemple sur la diversité de ses propres fiches, les grands avantages du système. En premier : la transportabilité. En second : le fait que d’un « simple coup d’œil », il est possible de voir ce qui a été lu et donc ce qui reste encore à consulter26. Eco propose de distinguer plusieurs familles de fiches. Les fiches de « travail » sur lesquelles sont notées les idées venues lors de lectures, et les idées encore à développer, et les fiches « sources » ou de « littératures secondaires » qui sont un « investissement indispensable » dès lors que l’on arrive à les coder en assignant des couleurs à un argument récurent, et en associant ces couleurs à une signalétique précise et homogène pour l’ensemble du fichier (« c » pour critique, « a » pour argument, « h » pour hypothèse…). Des signes qui sont là pour rattacher la fiche à d’autres étapes du travail comme les brouillons ou les premières versions d’un texte.

Une autre définition de ces diverses familles de fiches est précisée dans Passer l’agrégation d’histoire. L’auteur distingue par exemple la fiche « lexicale » qui comporte des définitions courtes et qui permet de préciser des questions de vocabulaire ; de la « chronologique » qui comporte des précisions contextuelles, des événements ; de la « thématique » qui reprend les fiches lexicales et chronologiques ; et enfin de la fiche d’« exemples »27. Quatre familles qui sont la clé du dispositif de préparation au concours puisqu’elles demandent un travail qui doit être mené tout du long. L’auteur relève cependant deux problèmes liés à l’usage actuel du système dans le cadre d’un concours d’agrégation : le fichage systématique des cours et des manuels qui est une perte de temps car ceux-ci doivent être appris par cœur, et la réalisation de fiches trop longues ou trop fournies. Dans La démarche d’une recherche en sciences humaines (2010), François Dépelteau # rappelle pourquoi toute lecture doit finalement être complétée par une prise de notes sur fiches. Active, la lecture vise à dégager les éléments pertinents des textes (arguments, thèses, explications, exemples), mais aussi à assurer l’objectivité de la recherche. L’on ne doit donc rien omettre qui soit important : « on doit bien organiser les notes de lecture, faire une fiche ou un cahier par auteur ou par thème par exemple »28. L’année suivante, dans la même veine, Guillaume Quashie-Vauclin # précise dans son Réussir les épreuves d’histoire et d’ESD aux concours pourquoi une fiche qui doit toujours se réaliser avec vigueur et précision doit contenir, outre les idées générales, les grandes évolutions, les notions fondamentales, les éléments chronologiques, les exemples majeurs, les biographies, ainsi que l’état des sources29. Enfin, en 2013, dans son Manuel d’enquête par questionnaire, Robert Evola # insiste sur le fait que « toutes les fiches doivent avoir absolument le même squelette »30. Il faut continuellement chercher à uniformiser son fichier et ce, même si chaque enquêteur développe un système personnel d’observations et de codages. La fiche doit contenir des éléments incontournables comme la date, le titre, l’idée, la citation, le résumé personnel, la remarque ou le commentaire.

Outre-Atlantique, le système se pérennise et même s'institutionnalise. L’université de Cornell développa pour ses étudiants un format systématique de prise de notes pour leur permettre de condenser et surtout de mieux organiser les informations recueillies lors de leurs différents travaux de recherche (fig. 18). Cette « fiche » peut être divisée en deux colonnes principales : celle des prises de notes (à droite) et celle des mots-clés (à gauche). Mais il est possible de subdiviser la page en plusieurs autres sous-catégories – par exemple, une qui contiendrait les questions qui pourraient être posées dans un contrôle de révision, et une autre avec des notes prises durant un cours ou une conférence… La force d’un tel système de notation est de rendre les citations longues impossibles. C’est le règne de l’abréviation, du style télégraphique et des mots-clés. Une fiche qui rend encore plus facile le copier-coller, surtout depuis le passage à l’informatique, et permet de réaliser des collections de faits ou de citations tirés, par exemple, de la presse quotidienne. Avec cette méthode, la pensée savante se singularise. Elle distingue et découpe avant de relier et de mettre en rapport.

Fiche proposée aux étudiants par l’université de Cornell
Figure 18 – Fiche proposée aux étudiants par l’université de Cornell

Source : [En ligne] < http://lsc.cornell.edu/wp-content/uploads/2015/10/Cornell-Note_Taking-System.pdf >.

Ces nombreuses « instructions » dispensées depuis le xixe siècle pour réaliser un bon fichier se prolongent aujourd’hui sur Internet où se multiplient les « tutoriels » qui montrent comment résumer un ouvrage, prendre des notes, et le mettre en fiche – signe que la pratique n’a pas totalement disparu des gestes que doivent maîtriser les « jeunes » chercheurs31.

1.

Ernest Dimnet, L’art de penser, Paris, Grasset, 1930, p. 200.

2.

Antoine Albalat, Comment on devient écrivain, Paris, Plon, 1925, p. 145.

3.

Guyot-Daubès, Pour bien étudier. La méthode dans l’étude et dans le travail intellectuel, Paris, Bibliothèque d’éducation attrayante, physique et intellectuelle, 1889, pp. 60-61.

4.

Waldemar Deonna, L’archéologie, sa valeur, ses méthodes, vol. 1, Les méthodes archéologiques, Paris, Renouard, 1912, p. 183.

5.

Adolphe Tardiff, Notions élémentaires de critique historique, Paris, Picard, 1883, p. 27.

6.

Alphonse Aulard, Polémique et histoire, Paris, Édouard Cornély, 1904, p. 48.

7.

L’historien Camille Jullian, devant ses visiteurs, ne faisait pas mystère de son usage des fiches. Il indiquait même l’existence d’un lien organique entre elles et sa production savante : « Vous voyez, le livre est fait. Je n’ai plus qu’à l’écrire. » Cette anecdote est reprise par Antoine Albalat, op. cit., p. 144. L’ouvrage d’Albalat recense la plupart des critiques faites à la fiche, principalement celles de Marcel Prévost pour qui les fichards sont trop près, dans leur mentalité, des clercs d’huissiers (ibid., p. 191). Albalat insiste aussi sur le risque d’assèchement du savoir dès lors que l’on décide de compter les virgules, ou de cataloguer, comme les frères Goncourt, les meubles et les chaussettes.

8.

Jean Guitton, Le travail intellectuel. Conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent, Paris, Éd. Montaigne, 1951, p. 131.

9.

Ibid.

10.

Guyot-Daubès, Pour bien étudier…, op. cit., p. 65.

11.

M.-B. Hébert, « Note sur l’emploi des fiches », L’information géographique, 1947, vol. 11, no 4, pp. 151-152.

12.

Guyot-Daubès, L’art de classer les notes et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux, Paris, P. Guyot éditeur, 1890, p. 17.

13.

Félix de Grand’Combe, de son vrai nom Félix François Boillot, Modestes conseils à un conférencier, Paris, PUF, 1933, p. 34.

14.

Louis Laurand, Manuel des études grecques et latines, Paris, Picard, 1925, pp. 865-866.

15.

Étienne Cornut, « M. Brunetière », Études religieuses, philosophiques, historiques et littéraires, par des Pères de la Compagnie de Jésus, 1894-9/12, p. 221.

16.

Beatrice Potter Webb, My Apprenticeship, London, Longmans, Green, and Co, 1926, pp. 426-427.

17.

Charles-Victor Langlois, Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, Paris, Librairie Hachette, 1898, rééd. Lyon, ENS Éditions, 2014, p. 68.

18.

Des conseils de méthode qui seront plus particulièrement suivis par les historiens de la musique. Comme le notent Pierre Aubry et Jules Combarieu si, encore en 1820, François-Joseph Fétis utilisait des cahiers de notes, Aristide Farrenc, un demi-siècle plus tard, rédigera sur fiches ; Rémy Campos, « Philologie et sociologie de la musique au début du xxe siècle. Pierre Aubry et Jules Combarieu », Revue d’histoire des sciences humaines, 2006, 1, no 44, pp. 19-47. [En ligne] <  www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2006-1-page-19.htm  >.

19.

Avant les propositions de Langlois et de Seignobos, Augustin Thierry (1795-1856) avait transformé le regard de l’historien sur le passé en donnant une importance toute particulière à la critique des sources et à la manière de dépouiller les archives. Avec plusieurs collaborateurs de l’École des chartes, en particulier Joseph-François Garnier (1815-1903), il établit sur fiches, à partir de 1836, le Recueil des monuments inédits de l’histoire du Tiers État. Sur ce point, il est possible de se reporter à la thèse de Julie Lauvernier, Classer et inventorier au XIXe siècle. Administration des fonds et écriture de l’histoire locale dijonnaise par l’archiviste Joseph-François Garnier 1815-1903, Université de Bourgogne, 2012.

20.

Charles Péguy, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne (1917) ; id., Véronique, dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle (1972).

21.

Paul Chavigny, Organisation du travail intellectuel. Recettes pratiques à l’usage des étudiants de toutes les facultés et de tous les travailleurs, Paris, Librairie Delagrave, 1919. Comme le signale Françoise Waquet, l’ouvrage connaît sa quatrième édition en 1919. Trois autres éditions paraîtront en 1920, 1925 et 1928. Une dernière édition sera publiée en 1939.

22.

Ibid., p. 81.

23.

Ibid., p. 82.

24.

Ibid., pp. 15 et 33 sq.

25.

Ibid., p. 57. Chavigny fera grand cas, comme médecin, des difficultés psychologiques qui peuvent découler de cet acte répétitif qui consiste à recueillir des données et à multiplier les fiches sans savoir parfois à quoi elles pourront bien servir.

26.

Umberto Eco, Come si fa una tesi di laurea, Milano, Bompiani, 1980, p. 132 (nous traduisons). La section qui concerne les fiches est importante : pp. 128-155. L’ouvrage vient de connaître une traduction française : Comment écrire sa thèse, Paris, Flammarion, 2016.

27.

David Colon, Passer l’agrégation d’histoire, Paris, Presses de Sciences Po, 2007, en particulier chap. 6, pp. 113-129.

28.

François Dépelteau, La démarche d’une recherche en sciences humaines. De la question de départ à la communication des résultats, Bruxelles, De Boeck, 2010, pp. 105-106.

29.

François-Xavier Petit, Guillaume Quashie-Vauclin, Jean-Baptiste Le Cam, Réussir les épreuves d’histoire et d’ESD aux concours : esprit, enjeux, méthodes, Paris, Armand Colin, 2011.

30.

Robert Evola, Manuel d’enquête par questionnaire en sciences sociales expérimentales, Paris, Publibook, 2013, pp. 24-25.