Chapitre III. Ficheurs, fichards et autres maçons de la science

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 14:19

 

Dans Le travail intellectuel et la volonté, le pédagogue Jules Payot # (1859-1940) distribue  plusieurs conseils sur l’art d’apprendre. Il insiste, plus particulièrement, sur la nécessité de distinguer la véritable intelligence du « pseudo-travail » que constitue le fichage. Mal pensée, mal produite, mal utilisée, la fiche amène trop souvent le savant à réaliser un travail intellectuel inutile et nuisible qui peut finir par avoir des conséquences désastreuses sur le savoir. Pour Payot, s’il est nécessaire d’éviter à l’enfant la menace de la punition, il faut à tout prix sortir l’étudiant de la logique du « dégorgement de fiches sans aucune lueur de pensée personnelle », des fiches « qui ne valent pas le papier qu’elles ont coûté »1. Payot poursuit sa critique en réduisant la pratique à un interminable caquetage sans envergure2 . Le « ficheur » besogne, il ne travaille pas ! La vraie intelligence est d’une autre nature et ne peut en aucun cas se réduire à une collection de fiches bien faites qu’il est possible d’assembler en fonction des occasions. Le travail scientifique résulte d’un choix : celui de répondre à une question, de rechercher des causes ou encore de produire des hypothèses.

De telles critiques s’affirmeront de plus en plus après la première guerre mondiale et la démocratisation grandissante de l’accès aux études secondaires qui fait se poser une question essentielle aux garants de l’université et de la pédagogie classique : est-il judicieux de vouloir produire des cohortes d’étudiants qui, par un usage inconsidéré du fichier, risquent de signer la mort de l’idée et de la forme (de la rédaction et de la rhétorique) au seul profit de l’accumulation et de la permutation des savoirs ? Ce fort discrédit jeté sur la fiche se sédimente dans une histoire plus longue. Il ne s’agit en fait que de la nouvelle version d’une polémique bien plus ancienne qui secoue l’espace savant depuis le XVIe siècle et que le sociologue Émile Durkheim # avait retracée dans son livre sur l’enseignement secondaire en France en rappelant l’existence de deux formes d’érudition : l’encyclopédisme et la rhétorique3. D’un côté, et à la manière de Rabelais, il y aurait la recherche effrénée du savoir, une libido sciendi en acte, véritable passion de la connaissance pour la connaissance. De l’autre, à la suite d’Érasme, il se développe un autre type d’érudition qui renvoie à l’exercice du grand style, à la conversation savante, à l’usage du latin, et à un ancrage référentiel principalement tiré de l’Antiquité. Un art de conférer érudit qui consiste à allier la précision de la mémoire, la rigueur et le charme littéraire. Désormais, et avec l’implantation du fichier dans le monde économique, on cherche à opposer le vrai savant de l’érudit, plus pédant que savant, mais aussi à rejeter de vieilles traditions savantes qui jusque-là faisaient obstruction au développement de la véritable connaissance scientifique.

Des « grabeleurs » reconnus et pourtant oubliés

C’est du savant et de son image dans la société dont il est d’abord question avec le fichier4. Qu’il soit un homme d’études spéculant de manière solitaire, ou au contraire expérimentant (à l’image de Pasteur) ; qu’il soit de cabinet ou de laboratoire ; regardant dans un microscope ou lisant à sa table, celui que l’on désigne à la fin du XIXe siècle comme un savant doit pratiquer la fiche. Le système a envahi, en l’espace de quelques années, l’ensemble des sciences, et plus particulièrement celles des humanités5. C’est le cas de la linguistique qui trouvera dans la fiche un moyen d’asseoir des réflexions comparatistes. C’est aussi vrai de l’archéologie préhistorique, celle de Jacques Boucher de Perthes # (1788-1868) ou d’Henri Breuil # (1877-1961), ou encore de l’ethnologie, pour qui la fiche se révèle un support d’enregistrement suffisamment maniable pour être emmené partout sur le terrain. Dans tous les cas, le « ficheur » doit démontrer qu’il incarne le savoir, qu’il sait tout, et qu’il a en lui ce profond désir de totalité que la mise en fiche lui donne l’occasion de manifester à chauqe instant.

Ces « ficheurs », fichards et autres fichistes de la fin du XIXe sont présents dans toutes les disciplines. Ils ont des profils différents, des parcours spécifiques, des intérêts distincts, mais ils ont tous décidé de voir dans ce système un moyen pour mener à bien leur activité. À lire Françoise Waquet #6, on serait tenté d’analyser les effets des fiches à l’intérieur d’une seule discipline. On pourrait, par exemple, comparer, pour les historiens, les milliers de fiches bristol de format 150 × 100 mm que Fernand Braudel # (1902-1985) rédigea pour sa Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, dont la publication a été particulièrement chaotique, à celles que Robert Mandrou # (1921-1984) élabora durant les années 1950 (il n’en reste que 1 500), ou encore aux dizaines de milliers que Pierre Goubert # (1915-2012) nota sur la démographie. On pourrait encore intégrer celles des médiévistes Denis Richet # (1927-1989), ou Ferdinand Lot # (1856-1952) qui utilisa un jeu de fiches pour écrire ses cours pour les agrégatifs7. Sans compter celles de Georges Duby # (1919-1996) qui pratiqua toute sa vie le bristol de format stable (150 × 100 mm)8.

Si la prégnance du système paraît évidente dans cette discipline, surtout depuis la publication des instructions de Langlois # et de Seignobos #, la question de sa diffusion doit s’aborder de manière transversale, par exemple en mettant en série les expériences de certains ficheurs comme celle du bibliothécaire Eugène Godin # (1856-1942) qui, animé par l’idée que personne ne doit être arrêté par un « je ne sais pas », compila près de 100 000 fiches pour son Encyclopédie nationale qu’il résumait par cette phrase : « sur tout, à tous et par tous »9. C’est une même curiosité qui anime le travail mené par l’ecclésiastique Xavier Barbier de Montault # (1830-1901) qui rédigea plus de 300 000 fiches, dont 3 000 rien que sur l’histoire du chapelet10? On pourrait aussi s’intéresser à Marcel Roux # (1884-1956), conservateur au département des estampes de la Bibliothèque nationale, qui classa plus de 100 000 fiches par ordre alphabétique dans le but de rédiger une table des publications de la Société de l’histoire de l’art français11. C’est encore l’égyptologue Théodule Devéria # (1831-1871), conservateur au musée du Louvre, qui laissa derrière lui 16 boîtes à fiches, et surtout l’archéologue, président du Comité flamand de France, dit le « bénédictin laïque », Alexandre Bonvarlet # (1826-1899) qui composa plus de 150 000 fiches, « une vie d’érudit tout entière »12. C’est enfin le philologue et bibliographe Émile Picot # (1844-1918), collaborateur régulier de la Revue de linguistique, qui est pour beaucoup l’incarnation parfaite du savant-ficheur, puisqu’avec plus 300 000 fiches à son actif, il est « un rare exemple du labeur assidu et intelligent à signaler à nos jeunes générations qui dissipent si follement les belles années de l’étude »13. Tenaces, patients et dans une évidente logique de thésaurisation du savoir, c’est petit à petit, fiche après fiche, que ces savants se sont construit une notoriété incontestée – comme Hippolyte Cocheris # (1829-1882), auteur de 50 000 fiches bibliographiques et iconographiques qui malheureusement furent détruites dans sa propriété de Sainte-Geneviève-des-Bois durant l’occupation prussienne14. Mais c’est aussi vrai, pour le premier vingtième siècle, de Joseph Duvillard # (1836-1920) qui, à l’approche de ses 60 ans, entreprit une bibliographie chronologique de Genève entre 1800 et 1900. Avec plus de 19 000 fiches manuscrites à son actif, toutes du même format (135 × 85 mm), Duvillard a recherché l’exhaustivité, mélangeant des fiches strictement bibliographiques avec des fiches qui concernent des événements politiques majeurs, des fiches biographiques sur plusieurs personnages reconnus (fig. 19), mais aussi des fiches décrivant certains phénomènes météorologiques étonnants15.

Fiche extraite de la bibliographie historique de Joseph Duvillard concernant le décès de Georges-Louis Lesage.
Figure 19 – Fiche extraite de la bibliographie historique de Joseph Duvillard concernant le décès de Georges-Louis Lesage, un autre ficheur reconnu.

Source : Bibliothèque de Genève, Papiers Joseph Duvillard, ms. fr. 4938.

De son côté, si Lucien Herr # (1864-1926), bibliothécaire de l’École normale, ne laissa que 200 fiches sur les commentateurs platoniciens de la Renaissance et de la Réforme, il fit passer à ses élèves ce goût pour la fiche bien faite comme le rappelle l’historien de la Grèce ancienne Louis Robert # (1904-1985) : « Lorsque vous prenez une note, songez déjà à la façon dont vous l’utiliserez dans votre travail et votre rédaction »16. De ce premier XXe siècle on peut retenir encore le cas de l’instituteur Gilbert Maheut # (1923-2011) qui collecta, à partir de 1927, plus de 13 000 fiches au format international qu’il dactylographia pour son livre sur le parler de Charmont17. L’archéologue et historien André-Antoine Thomas # (1877-1935) travailla sans relâche dans son grenier, composant près de 5 000 fiches scrupuleusement sur la topographie et la toponymie de la Creuse18. Le géographe Louis Raveneau # (1865-1937) produisit, lui aussi, des fiches « par milliers »19

Loin d’être un « geste » uniquement français, la fiche a aussi de plus en plus d’adeptes et de défenseurs à l’étranger. En 1908, l’historien Yoshida Togo # (1864-1918) rédigea près de 40 000 fiches pour son Dictionnaire des noms géographiques du Japon, énorme compilation de 5 000 pages20. C’est aussi le cas de l’historien américain Monroe N. Work # (1866-1945) qui entreprit une bibliographie du monde noir en regroupant 40 000 fiches dont il tira au final 17 000 références (1929)21. Enfin, c’est Antonio Ballesteros y Beretta # (1880-1949), médiéviste spécialiste de l’histoire de l’Espagne, qui vivait « parmi les monceaux de fiches » et qui, chaque année, faisait une nouvelle moisson dans les archives22.

Rares, donc, sont les savants qui travaillent, pensent, existent sans utiliser ni même louer le système de la fiche. C’est la gloire de Mathieu Augé-Chiquet # (1873-1912), spécialiste des poètes français de la Renaissance dont Jean-Antoine de Baïf, qui ne s’est pas conduit comme un « appareil enregistreur »23. C’est la force, aussi, de l’histoire des religions produite par Louis Duchesne # (1843-1922) qui ignore l’emploi des fiches et travaille uniquement avec « les ressorts » de sa mémoire et sa bibliothèque24. C’est l’intérêt des ouvrages de Rodolphe Dareste # (1824-1911), ancien élève de l’École des chartes, qui se refusait à prendre des notes, désireux, lui aussi, de faire travailler sa mémoire : « je n’ai jamais vu chez lui l’ombre d’une fiche : je ne me souviens que d’un très précieux cahier – le même depuis trente ans »25. On peut encore citer Émile Mâle # (1862-1954) qui produisit son Art religieux du XIIIe siècle en France (1898) en laissant tomber ses fiches26. Enfin, c’est le cas en 1931 de l’ouvrage du géographe Émile-Félix Gautier # (1864-1940), Un siècle de colonisation. L’auteur sut s’extraire de la « mécanique ordinaire de l’établissement et de la juxtaposition des fiches » pour nous faire entendre, au contraire, « la mémoire d’une vie passée à vivre au milieu de l’histoire en train de se faire »27.

Il est bien difficile de faire table rase de ce savoir patiemment accumulé, de se libérer de l’écrasement du poids du passé qui prend corps dans les boîtes et casiers à fiches.

Ces ouvrages qui fleurent bon la fiche

On peut aujourd’hui s’étonner de la richesse du vocabulaire employé à la fin du XIXe siècle pour parler, et surtout remettre en question l’activité savante du fichage. Dans de nombreux comptes rendus, parfois en quelques mots, tout au plus en quelques lignes, sont assénés des jugements catégoriques sur le fait de réfléchir par fiche. Outre les classiques « ficheur », « crocheteur », « récolteur », « collectionneur », ou « fichard », on trouve les termes de « scrutateur » ou d’« extracteur ». L’expression « gratte-fiches » fait son entrée avec Lucien Febvre #. Plus vulgaires, car en référence au règne animal, on utilise aussi les termes de « tâcheron », de « termite », ou encore de « grignoteur ». La métaphore religieuse, avec l’emploi du terme « bénédictin », permet de renvoyer le lecteur à l’idéal des moines mauristes qui, entre le XVII et le XVIIIe siècle, ont produit des travaux de stricte érudition qui exigeaient, outre de la patience et de la minutie, un grand esprit de sacrifice. Duby # pourra s’en revendiquer encore, rappelant non sans lucidité que ses « outils ne différaient guère de ceux qu’avaient employés au XVIIe siècle les Bénédictins : une plume, une loupe, des fiches »28. À partir des années 1920, on doit noter l’introduction du terme de « contremaître » qui détourne cet imaginaire religieux vers le monde industriel et l’idée d’un savoir « à la chaîne », qui peut être mesurable, calculable, et entièrement rationalisé, sans perte de temps. Un terme qui sera rejoint un peu après par l’expression « maçon de la science »29. Le champ médical et psychiatrique est également mis à contribution avec l’expression « maniaque ». La littérature sert, elle aussi, de référence. L’ouvrage de Flaubert #Bouvard et Pécuchet est mis à profit. Nombreux sont les critiques qui aiment à rappeler combien, à l’instar de ces deux personnages à l’ambition encyclopédique débordante, certains ficheurs sont inexorablement rongés par le besoin de savoir. Un besoin morbide qui provoque chez eux une inadéquation grandissante entre le monde réel et celui des livres dans lequel ils se complaisent.

Si les « livres-à-fiches » sont souvent rejetés pour n’être, au mieux, que des boîtes plus ou moins bien ordonnées, le défaut principal qui est relevé est l’absence de style et de rhétorique. C’est elle, pourtant, qui doit servir à lier les différents types de savoirs accumulés que le boîtier ne permet que de juxtaposer. C’est ce que Lucien Febvre # souligne alors même qu’il tente de refonder la discipline historique. Sa critique du fichage « à tout-va » dans le premier numéro de la nouvelle revue qu’il fonde avec Marc Bloch # en 1922 lui donne l’occasion de rappeler que les « faiseurs de fiches en série » n’ont plus leur place et qu’il faut ouvrir l'histoire à autre chose qu’à cette « érudition pure et sèche »30. Le renouveau de la discipline historique passe tout autant par la prise en compte de nouvelles thématiques, dont le social, que par la mesure du divorce désormais consommé, et que manifeste pleinement l’usage du fichier, entre l’enseignement et la recherche. C’est finalement tout qui doit être remis en question : le programme, les concours, la formation mais aussi les méthodes, dont celles de Langlois # et de Seignobos #… Les charges de Febvre se poursuivront durant toutes les années 1930. Dans un article sur « Les mots et les choses en histoire économique », l’historien s’inquiète encore de la froideur de certains relevés exhaustifs venant de la linguistique qui se bornent à recueillir « sur fiches le tout-venant d’une langue »31. À la mi-temps des années 1940, il critique le mot de Seignobos qui espérait voir l’histoire se réduire à des collections de textes bien publiés, l’« une des plus monumentales sottises que le XIXe siècle finissant ait léguées au XXe. Elle est tout simplement l’arrêt de mort de l’histoire, rendu, au nom de la boîte à fiches, par Fulgence Tapir # et Cie »32. Pour autant, il ne s’agit jamais pour Febvre de remettre intégralement en cause ce plaisir de la « paperasse » que décrit Ernest Renan # comme cette envie irrépressible d’accumuler du savoir33. Cependant, il n’est plus suffisant pour définir la « bonne » science historique. C’est encore avec mordant qu’il critique le livre de Pierre Deffontaines # (1894-1978), Géographie et religion (1948), pour être un livre clair, trop clair, fait comme « des casiers bien distribués pour y déposer des fiches » et qui tient finalement son intérêt d’une seule chose, pouvoir être facilement contredit34.

Derrière l’idée d’une parfaite adéquation de la fiche avec le travail savant, il faut essayer de sentir ces mouvements de flux et de reflux qui s’alternent depuis la fin du XIXe siècle et qui aboutiront, en 1911, à une tentative sans précédent de liquidation du système. Mais revenons d’abord en 1887 à la revue de folklore La tradition. Sous la plume d’Henry Carroy #, c’est la revue concurrente Mélusine, dirigée par Paul Sébillot # (1843-1918), qui est prise pour cible car elle ne fait qu’organiser « un système alphabétique de fiches-répertoire que l’on a sous la main comme le premier Larousse venu »35. Le folklore a besoin d’autre chose, comme l’histoire de la littérature, si l’on en croit en tout cas la critique, en 1908, de l’ouvrage de Léon Pineau # (1861-1965) sur l’évolution du roman en Allemagne publiée dans le Mercure de France : « il suffit de “remuer” beaucoup de livres, de prendre beaucoup de notes et de classer ses fiches avec un peu de méthode. Plus il y en a, plus l’auteur donnera au public l’illusion de la compétence et de l’érudition »36.

En 1911, les critiques atteignent donc un premier sommet. C’est même un véritable champ de lutte qui s’ouvre. La fiche ne ferait qu’accélérer la fin de l’analyse littéraire et du grand style, en particulier chez les « sorbonnards » qui brillent par leur manque d’éloquence. À l’occasion d’une présentation du livre du chartiste Jacques Boulenger # (1879-1944), Le Grand Siècle, dans La revue critique des idées et des livres, l’auteur du compte rendu insiste pour marquer une très nette différence entre l’approche de Boulenger et celle des « sorbonniques » dont le métier consiste à écrire des recueils « de fiches enfilées bout à bout, qu’on confond avec l’ouvrage d’érudition » et à faire fi « des traditions littéraires à leurs yeux démodées ». Tout au contraire, Le Grand Siècle est rédigé sur un « fond solide », avec une « forme alerte et claire ». L’historien a eu le « souci constant de faire ressortir les grandes lignes du sujet »37  La critique du système semble toute aussi forte en histoire des religions. Le livre d’Albert Dufourcq # (1872-1952) sur l’histoire de l’Église, lui aussi publié en 1911, est désigné comme une suite de notes télégraphiques « qui donnent plutôt l’impression de fiches patiemment cataloguées »38. C’est aussi le cas, en linguistique, avec la critique du livre du germaniste et professeur à l’université d’Heidelberg, Otto Behaghel # (1854-1936), Geschichte der deutschen Sprache (1869), qui émiette trop sa matière : « un travail comparable à celui du naturaliste qui range des coléoptères dans une boîte ou des plantes dans un herbier »39.

Si l'année 1911 est devenue une date pivot dans l’histoire de la fiche savante, c’est surtout à cause de la publication de L’esprit de la nouvelle Sorbonne. Ce pamphlet signé d’un certain Agathon40, devenu depuis exemplaire de la querelle des humanités modernes, fait jouer à la fiche un rôle décisif. Pour Henri Massis # (1886-1970) et Alfred de Tarde # (1880-1925), les deux véritables auteurs, il s’agit au travers de l’évocation de la passion bibliographique de Gustave Lanson, professeur de littérature française, et d’Alphonse Aulard #, titulaire de la première chaire d’histoire de la Révolution française de 1885 à 1922, de railler cet esprit qui consiste à faire débuter toute recherche « par une collection de fiches », surtout lorsque c’est au nombre de vos fiches que l’on vous apprécie en Sorbonne :

Soumettre des intelligences toutes neuves à un labeur aussi essentiellement passif, n’est-ce pas risquer d’étouffer à jamais l’individualité et cette faculté d’enthousiasme que devrait entretenir chez [les étudiants] le contact direct des chefs-d’œuvre ? […] L’originalité, l’imagination, l’invention sont méprisées. Seule la fiche vaut, parce qu’impersonnelle, dénuée à la lettre d’intelligence. […] Encore le talent est-il moins prisé, en Sorbonne, que l’habileté d’un ouvrier à l’usine. […] [M. Lanson], vous ferez un laborieux médiocre de celui qui eût été peut-être un inventeur.

Cette polémique a pour effet immédiat de relancer la discussion sur l’usage de la fiche dans l’espace universitaire alors profondément bouleversé suite à trois changements de lois. La réforme de 1902 sur le baccalauréat, celle de 1907 sur le supérieur, et celle de 1910 qui admet des équivalences au baccalauréat pour intégrer l’université41. Le philosophe Gilbert Maire # (1887-1958), proche de Bergson #, se propose, dans son « Apologie pour les fiches » qu’il publie dans la Revue critique des idées et des livres, de développer un usage plus « avisé » du système. Certes, ce support est désormais indispensable à l’érudition, mais il le sera encore plus si on arrive à lui adjoindre l’art de la critique, en particulier dans le cas de la réalisation d’une bibliographie42. L’année suivante, c’est à Bordeaux que le débat resurgit à l’occasion d’une réflexion engagée par Alfred Leroux sur l’enseignement de l’histoire. Faut-il en revenir au modèle de la vieille érudition ? Pour Jean de Maupassant # (1882-1932), diplômé de l’École des chartes et conservateur de la bibliothèque de la ville, ce retour aux « bénédictins » serait un effort vain et périlleux pour le savoir historique. Il rappelle au passage une différence essentielle entre les deux modèles d’érudition : « le désintéressement absolu des bénédictins est peu conforme à l’esprit moderne »43.

Les oppositions s’intensifient durant les années 1920 et 1930. En 1928, c’est le Vergleichendes Wörterbuch der indogermanischen Sprachen du linguiste autrichien Alois Walde # qui est, malgré son abondante documentation, en manque d’ordre : « On éprouve parfois une certaine difficulté, du moins au premier abord, à utiliser les fiches d’autrui même quand il s’agit, comme dans le cas présent, des notes d’un grand savant consciencieux et méthodique »44. Dans la Revue des études grecques, le livre d’Heiman Knorringa # n’est pas mieux qu’une « collection de fiches exactement faites, il ne faut rien lui demander de plus »45. En 1935, le livre d’Alfons Dopsch #, Die Freien Marken in Deutschland, tout comme celui d’Alice Kober # sur les termes des couleurs en grec sont implacablement examinés. Pour le premier, « on a, de temps à autre, l’impression que l’auteur a retourné devant nous sa boîte à fiches, sans s’occuper beaucoup de la connexion des textes qui s’y trouvaient relevés »46. Pour le second, sage et raisonnable, il est un « minutieux triage de fiches »47. En 1937, l’ouvrage d’Adam Mez # sur la renaissance de l’islam « sent », littéralement, « le travail par fiches »48. À la fin de la décennie, les charges sont toujours aussi virulentes. Les études de Jean Cousin # sur Quintilien ne sont qu’« une suite de fiches mises bout à bout »49. En 1940, La civilisation des îles marquises de Gérard Drioult # est une suite de fiches mises « bout à bout, sans aucune tentative de synthèse ni de reconstruction ; un texte mort, épisodique, sans connexions internes. Des ossements, des pièces anatomiques, rangées, classées, étiquetées, mises en ordre, alors que nous attendions un corps vivant et organique »50. On peut encore ajouter à ce large panorama des critiques celle de l’ouvrage de Jean Belin # sur la logique de l’idée-force : « un gros paquet de fiches mises bout à bout » qui rend « service aux historiens et aux philosophes qui trouveront dans son livre un matériel bien classé »51. Le manuel d’histoire de l’art d’Henry Balt # est, lui aussi, brocardé en 1941 pour son manque d’esprit de synthèse mais surtout parce que l’auteur n’a pas su « sacrifier » une seule de ses fiches assemblées sans grande critique52.

L’affaire semble entendue. Difficile de se lancer dans une démarche dont le caractère infini témoigne de son impossibilité. La fiche est devenue un obstacle au développement de l’esprit de synthèse, à la mise en ordre, et à l’innovation. Une critique d’autant plus vive que l’on commence à avoir une vue plus claire sur des nombreux effets de cette accumulation sans fin des connaissances sur les facultés intellectuelles en général. Pourtant, le système perdure. Il bénéficie à la fois des avancées de la mécanographie et de l’enseignement qui est encore dispensé dans plusieurs disciplines universitaires. Lucien Febvre avait là encore vu juste en indiquant cette caractéristique. Critiquant l’ouvrage du « ficheur » Henri Jassemin # sur l’histoire de la chambre des comptes de Paris, un chartiste assidu, désintéressé, volontaire et appliqué, méticuleux53, Febvre # préfère incriminer très directement certaines grandes écoles dans la diffusion et la « pédagogie » du système, en particulier l’École pratique des hautes études et l’École des chartes, « Mater eruditionis ». Pour Febvre : « [Jassemin] n’est là qu’à titre d’exemple. À titre de victime aussi car il fait ce qu’on lui a appris à faire, hélas ! »54

1.

Jules Payot, Le travail intellectuel et la volonté, suite à L’éducation de la volonté, Paris, Librairie Félix Alcan, 1919, p. 45.

2.

Ibid., p. 46.

3.

Émile Durkheim, L’évolution pédagogique en France (cours pour les candidats à l’agrégation dispensé en 1904-1905), Paris, Librairie Félix Alcan, 1938.

4.

Sur le discrédit qui pèse sur l’érudition à la fin du XVIIIe siècle, en particulier lorsqu’elle vient hanter la production littéraire, on pourra se reporter à Nathalie Piégay-Gros, L’érudition imaginaire, Genève, Droz, 2009.

5.

Les sciences exactes utilisent principalement le carnet de laboratoire qui permet de suivre les expériences, de prendre en note les noms des différents participants, de préciser la nature des échantillons utilisés, les paramètres généraux que l’on a cherché à faire varier, enfin les diverses anomalies rencontrées ; Françoise Balibar, Marie-Laure Prévost (dir.), Pasteur. Cahiers d’un savant, Paris, CNRS, 1995.

6.

Françoise Waquet, L’ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècles, Paris, CNRS, 2015, pp. 74-89.

7.

Chartiste et bibliothécaire de formation, Ferdinand Lot disposait en villégiature d’une table sur laquelle il pouvait étaler ses fiches ; Un historien français, Ferdinand Lot, Genève, Droz, 1968, pp. 102 sq.

8.

Yann Potin dénombra en détail les traces de cette activité dans le fonds d’archives de Georges Duby. Pour les fiches préparatoires des cours, il repère 9 boîtes (soit 7 % du total), et pour les fiches préparatoires des ouvrages, 8 boîtes (soit 6 % du total). Des fiches qui, en particulier pour sa thèse de doctorat, ont permis au médiéviste de croiser des analyses de chartes avec des topographies, des généalogies, et des recherches bibliographiques ; Patrick Boucheron, Jacques Dalarun, Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives, Paris, Gallimard, 2015.

9.

« Eugène Godin », in C.-E. Curinier (dir.), Dictionnaire national des contemporains contenant les notices des membres de l’Institut de France, du gouvernement et du parlement français, de l’Académie de médecine […], Paris, Office général d’édition, de librairie et d’imprimerie, 1899-1919, p. 150.

10.

Information relayée dans la Revue d’archéologie poitevine, 1898-1901, p. 137. Voir aussi « Chapelets minuscules du XVIIe siècle », Revue d’archéologie poitevine, 1899-1901, p. 296.

11.

Jean-Joseph Marquet de Vasselot, Répertoire des publications de la Société de l’histoire de l’art français, 1930, p. VII.

12.

Voir Annales du Comité flamand de France, 1900, p. XXXII.

13.

Voir Société de l’histoire de Normandie, Bulletin de la Société de l’histoire de Normandie, 1913, vol. 11, pp. 153-154.

14.

Joseph Depoin, Commission des antiquités et des arts du département de Seine-et-Oise, Versailles, Cerf et fils, 1886, p. 54.

15.

Paul Waeber, « La bibliographie chronologique genevoise de Joseph Duvillard 1800-1900 », in Jean-Daniel Candaux, Bernard Lescaze (dir.), Cinq siècles d’imprimerie genevoise, Genève, Société d’histoire et d’archéologie de Genève, 1981, pp. 223-238.

16.

Louis Robert poursuit en rappelant l’importance de ce geste sur sa propre manière de travailler et de penser : « sur cette fiche ou ce feuillet notez aussitôt brièvement, in ovo, in nuce, avec des formules qui seront peut-être déjà celles de la rédaction imprimée, les développements que vous entrevoyez, les hypothèses qui surgissent dans votre esprit, les objections que vous sentez soit au document et à son commentaire soit à vos propres hypothèses, avec l’esquisse des raisonnements – et ce seront parfois des points d’interrogation ou des non ou des oui. Vous retrouverez cela plus tard, parfois beaucoup plus tard, une fois le travail avancé et l’expérience enrichie. Cette esquisse aura subi l’épreuve du temps et de la multiplicité des documents et de leur comparaison ; alors vous la rejetterez définitivement et sans regret, ou vous la conserverez, plus solide encore, mais vous aurez gardé la vie et la fraîcheur de la première réaction » ; Louis Robert, Choix d’écrits, Paris, Les Belles Lettres, 2007, p. 156.

17.

Gilbert Maheut, Le parler de Charmont, Reims, Association régionale pour l’enseignement et la recherche scientifique et technologique, 1975. Voir aussi Congrès national des sociétés savantes, Résumés des communications présentées aux sections de philologie et histoire. Histoire moderne et contemporaine, Paris, Direction des bibliothèques et de la lecture publique, 1970, pp. 13-14.

18.

André-Antoine Thomas, Mémoires de la Société des sciences naturelles et archéologiques de la Creuse, 1935-1937, p. 233.

19.

Lucien Gallois, « Louis Raveneau », Annales de géographie, 1937, t. 46, no 264, p. 642.

20.

Péri Noël, « Yoshida Togo, Dictionnaire des noms géographiques du Japon », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, 1908, t. 8, p. 272.

21.

Henri Labouret, « Monroe N. Work, A Bibliography of the Negro in Africa and America », Annales d’histoire économique et sociale, 1929, vol. 1, no 3, pp. 474-475.

22.

Gabrielle P. Vilar, « Antonio Ballesteros y Beretta (1880-1949) », Bulletin hispanique, 1949, t. 51, no 1, p. 116.

23.

Henry Guy, « Mathieu Augé-Chiquet, La vie, les idées et l’œuvre de Jean-Antoine de Baïf, Paris, Hachette, 1909 », Revue des Pyrénées et de la France méridionale, 1912, p. 168.

24.

Alfred Loisy, Mémoires pour servir à l’histoire religieuse de notre temps, Paris, Émile Nourry, 1931, p. 422.

25.

Bernard Haussoullier, « Rodolfe Dareste (1824-1911) », Journal des savants, 1911, p. 176.

26.

Il reste aujourd’hui de Mâle 1 531 feuillets classés selon diverses thématiques : vitraux et manuscrits, mystères, le pathétique, l’art familier, les saints, la Vierge et sainte Anne, symbolisme. Manuscrits de la Bibliothèque de l’Institut de France.

27.

Joannes Tramond, « Gautier, Un siècle de colonisation, études au microscope », Revue de l’histoire des colonies françaises, 1931, t. 19, no 79, p. 79.

28.

Georges Duby, L’histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 68.

29.

Pierre Mille, Le bel art d’apprendre, Paris, Hachette, 1924, p. 76.

30.

Voir la lettre de Lucien Febvre à Henri Pirenne du 4 février 1922, in Bryce et Mary Lyons (éd.), The Birth of Annales History: The Letters of Lucien Febvre and Marc Bloch to Henri Pirenne (1921-1935), Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1991, p. 21.

31.

Lucien Febvre, « Les mots et les choses en histoire économique », Annales d’histoire économique et sociale, 1930, 2e année, no 6, p. 233.

32.

Id., « Un siège et ses conséquences », Mélanges d’histoire sociale, 1944, no 6, p. 94.

33.

Ernest Renan, L’avenir de la science, Paris, Calmann Lévy, 1890, p. 180.

34.

Lucien Febvre, « Deffontaines, Géographie et religion », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1950, 5e année, no 4, pp. 527-528.

35.

Henry Carroy, « À propos d’un article de M. Henri Gaidoz », La tradition, 1887, p. 127.

36.

Henri Albert, « L’évolution du roman en Allemagne », Mercure de France, 16 décembre 1908, p. 740.

37.

François Renié, « Le Grand Siècle », La revue critique des idées et des livres, 1911, t. 11, vol. 10, p. 366.

38.

Raymond Janin, « A. Dufourcq, Histoire de l’Église […] », Échos d’Orient, 1912, t. 15, no 97, p. 566.

39.

Joseph Vendryes, « Otto Behaghel, Geschichte der deutschen Sprache […] », Bulletin de la Société de linguistique de Paris, 1912-1913, p. XCIV.

40.

Agathon, L’esprit de la nouvelle Sorbonne. La crise de la culture classique. La crise du français, Paris, Mercure de France, 1911.

41.

Voir l’analyse de Vincent Debaene sur ce point, « Inactualité d’Agathon ». [En ligne] < http://www.fabula.org >.

42.

Gilbert Maire, « Apologie pour les fiches », La revue critique des idées et des livres, 1913, vol. 23, pp. 674-687.

43.

Alfred Leroux, « Comment organiser les études historiques à Bordeaux », Bibliothèque de l’École des chartes, 1913, vol. 74, no 1, p. 391.

44.

George van Langenhove, « Alois Walde. Vergleichendes Wörterbuch der indogermanischen Sprachen », Revue belge de philologie et d’histoire, 1928, vol. 7, no 4, p. 1507.

45.

Auguste Jardé, « Heiman Knorringa. Emporos, Data on Trade and Trader in Greek Literatur from Homer to Aristotle », Revue des études grecques, 1929, t. 42, fasc. 195-196, p. 210.

46.

Charles Verlinden, « Dopsch (Alfons). Die Freien Marken in Deutschland », Revue belge de philologie et d’histoire, 1935, t. 14, fasc. 2, p. 514.

47.

Paul Faider, « Kober (Alice E.). The Use of Color Terms in the Greek Poets », Revue belge de philologie et d’histoire, 1935, t. 14, fasc. 3, p. 880.

48.

Georges Cirot, « A. Mez. El Renacimiento del Islam », Bulletin hispanique, 1937, t. 39, no 3, p. 257.

49.

Paul van de Woestijne, « J. Cousin. Études sur Quintilien […] », L’Antiquité classique, 1938, t. 7, fasc. 1, p. 131.

50.

Patrick O’Reilly, « Drioult Gérard. La civilisation des îles Marquises », Journal de la Société des océanistes, 1946, t. 2, no 2, p. 257.

51.

Jacques Leclercq, « Jean Belin. La logique d’une idée-force. L’idée d’utilité sociale et la Révolution française (1789-1792) » et « Jean Belin. Les démarches de la pensée sociale d’après des textes inédits de la période révolutionnaire (1789-1792) », Revue néo-scolastique de philosophie, 1940, 43e année, no 66, p. 201.

52.

Violette Verhoogen, « Henry Balth. Manuel d’histoire de l’art : l’Antiquité », L’Antiquité classique, 1941, t. 10, fasc. 1, p. 203.

53.

Henri Jassemin a été formé à l’École des chartes à partir de 1914 et nommé aux Archives nationales en 1919. Dans l’hommage qui lui est destiné, quelques lignes abordent les méthodes du chartiste et son attrait pour les fiches : « Une fiche à “Bourbon (Jean de)”. Une fiche à “clerc du roi”. Une fiche à “nouveaux acquêts”. Une fiche à “Troyes”. Une fiche à “Bassonne (Jacques de)”. Voilà le métier que, depuis seize ans, Jassemin faisait avec une tranquille régularité, sans dédain » ; Jean Mallon, « Henri Jassemin », Bibliothèque de l’École des chartes, 1935, t. 96, p. 185.

54.

Lucien Febvre, « Comptabilité et chambre des comptes », Annales d’histoire économique et sociale, 1934, no 26, p. 153. Pour en savoir plus sur la polémique entre les deux hommes, on peut se reporter à l’analyse d’Étienne Anheim, « L’historiographie est-elle une forme d’histoire intellectuelle ? La controverse de 1934 entre Lucien Febvre et Henri Jassemin », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2012/5, no 59-4, pp. 105-130.