Chapitre IV. De quelques "pathologies" liées à un emploi excessif du système

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 14:29

 

La « culture » scientifique cherche depuis longtemps à se prémunir contre une vie sédentaire, l’extrême fatigue que l’on appelle au XIXe siècle le « surmenage », mais aussi la mélancolie et tout ce qui viendrait encourager un tel sentiment d’inadaptation au monde et aux autres. Derrière les grands principes de la science qui ont été relayés et alimentés par les scientifiques eux-mêmes (rationalité, objectivité, impartialité, neutralité, universalité…), il faut prendre au sérieux cette attention toute particulière à la santé et mesurer, par exemple, l’importance des séjours en ville thermale, les longues balades qui scandent une journée passée à lire ou écrire, ou encore la prise répétée de certains reconstituants.

L’ouvrage de Tissot # (1728-1797) sur la santé des gens de lettres donne de nombreuses informations sur les conditions de travail des savants de la fin du XVIIIe siècle. Le médecin suisse revient longuement sur les deux causes essentielles des maladies que sont le travail assidu de l’esprit et le repos continuel du corps. Il faut à tout prix repenser l’union de l’âme et du corps en bannissant tout autant les longues stations assises à un bureau qui peuvent entraîner des problèmes au bas-ventre, que la lecture nocturne qui abîme les yeux. C’est à force de rester immobile que l’indolence arrive, que l’esprit s’émousse, que la mémoire s’affaiblit, et que l’on finit par devenir stupide. Un risque que le médecin italien Cesare Lombroso avec ses nouvelles hypothèses sur les marqueurs du génie est venu relancer à la fin du XIXe siècle11..

Ajoutons à ces risques physiques de l’activité scientifique depuis longtemps reconnus ce que Georges Gusdorf # (1912-2000) nomma la pathologie de la maîtrise qui tient, du maître d’école au professeur d’université, au système de recrutement et de cooptation et qui se manifeste par un penchant pour l’autorité et le rejet du concurrent, en particulier lorsqu’il s’agit d’un disciple qui est en passe de devenir « maître » à son tour2. Une « maladie » qui n’est plus liée aux postures du corps et à une intense activité intellectuelle, mais à l’organisation institutionnelle qui entoure le « métier » de savant depuis le Moyen Âge.

La pratique du fichier a aussi eu des conséquences sur ce champ de l’« hygiène » du travail intellectuel. Comment éviter les jours de labeur excessif, le rebutage lié à toute activité répétitive, ou encore l’apathie qui est la perte de l’intérêt intellectuel et du désir d’apprendre ? Comment apprendre à prendre le temps et donc à réprimer « le désir d’aller vite »3 ? Comment maintenir l’organisme dans une bonne condition ? Quels sont les stimulants qui peuvent jouer un rôle sur le rendement, sur la mémorisation des informations ou encore sur la concentration ? Comment, surtout, se prémunir contre les effets morbides du principe du « cela peut toujours servir » qui est à la base de la composition d’un fichier, et qui rend difficile, voire impossible, la production d’une synthèse, d’une cohérence, ou encore d’une vision globalisante et unifiante du savoir produit ? L’historien des religions Robert Hertz # (1881-1915) éprouva une telle sensation après avoir frénétiquement « fourragé » dans les livres de la British Library et récolté « de nombreuses notes, admirablement rédigées », puisqu’il ne réussit pas à donner une forme définitive à ses recherches, encore moins à limiter la fragmentation des savoirs qu’il avait lui-même encouragée avec son fichier. Comme le souligne Marcel Mauss # :

Le poids de ce matériel et de ces idées pesa malheureusement sur les dernières années de Hertz. Le plan était trop grave et trop vaste […]. Toutes les idées étaient là. Mais il recula devant l’ennui d’un long travail de rédaction et devant quelques difficultés théoriques qui nécessitaient un effort de méditation moins joyeux que le plaisir de la découverte […]. Il eut un certain moment d’écœurement.4

Cette situation, Mauss l’a connue également au début de sa carrière universitaire, alors qu’il rédigeait avec Henri Hubert # son article fondateur sur le fonctionnement des sacrifices pour la revue L’année sociologique. Son oncle Émile Durkheim # le supplia alors de « ne pas [se] noyer », de ne pas tomber dans l’érudition vaine : « tous les faits, non seulement cela n’existe pas, mais cela n’a pas de sens »5. La curiosité ne suffit plus pour désigner le travail savant, ni le fait de collecter avec sérieux et esprit de méthode !

Les durkheimiens ne sont alors pas les seuls à lutter contre cette erreur de croire qu’un fichier puisse venir « doubler » exactement le réel. En effet, lorsqu’elle est mal maîtrisée, cette pratique traduit un véritable défaut d’expérience. Se joint encore un deuxième risque important. Loin de faciliter le travail de mémorisation des données, la mise en fiche accélérerait la perte progressive de cette faculté pourtant essentielle au savant en exercice. La troisième pathologie que l’on risque de rencontrer renvoie au défaut d’imagination propre au ficheur dont l’activité se résume pour beaucoup à collecter et mettre en ordre des détails insignifiants. Enfin, c’est le rapport au temps et la sensation progressive de sa perte qui ne cessent de s’accentuer avec l’emploi du fichier. Les psychotechniciens des années 1930, particulièrement intéressés par ce problème, tenteront de le résoudre en développant une organisation rationnelle du travail de mise en fiche.

Le pouvoir de « doubler » le réel

Prendre des notes sur tout, tout le temps, peut rapidement donner l’impression d’être au plus près de la réalité que l’on cherche à observer, qu’il serait même possible de reproduire le réel comme le cartographe, lui, a le fantasme de copier exactement le territoire avec une carte à l’échelle 1:16.

Les dangers de croire à une telle duplication sont connus. Le premier est de ne plus rien y voir, d’être littéralement enlisé sous les détails et de passer son temps à classer, numéroter, étiqueter à l’image de ce savant de cabinet enfoui derrière sa paperasse et qui a perdu l’objectif principal de son enquête comme de ses réflexions. Un risque qui témoigne aussi du statut ambigu du détail chez les ficheurs, certes convaincus par son utilité, car il permet d’activer l’analyse, la mémoire d’une situation, ou encore la compréhension d’une totalité bien plus vaste en renversant des généralisations jugées abusives, mais celui-ci peut aussi rapidement évoluer et se transformer en un véritable écran qui empêche de tracer des liens entre les multiples notations figurant sur les fiches. C’est, par exemple, ce qui arrive au personnage de Fulgence Tapir # en ouverture de L’île des pingouins d’Anatole France #. Ce spécialiste en art, auteur des Annales universelles de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, a son cabinet tapissé de boîtes dont les fiches sont classées alphabétiquement et par matières. Le jour où tout tombe suite à une « simple » recherche sur les progrès de l’art pingouin, Tapir se retrouve pris jusqu’aux genoux, et finit même par subir « une trombe effroyable de fiches » qui l’enveloppe « d’un tourbillon gigantesque »7. Mais en fait, et bien avant ce cataclysme final, Tapir s’était coupé du monde, de la vie, des autres et des choses dont il était, par ailleurs et grâce à son fichier, devenu un spécialiste reconnu. C’est, toutes proportions gardées, ce qui arriva également à Emil Forrer # (1894-1986). Cet assyriologue et hittitologue rappelle en effet avoir « mis sur fiches », avant de quitter le lycée, tous les noms de lieux et toutes les dénominations ethniques et géographiques contenus dans les ouvrages de géographes et d’historiens grecs. C’est pourtant ce fichier qui l’induisit en erreur, lui laissant faussement croire qu’il pouvait exister une réelle proximité géographique entre des noms de villes ou de lieux-dits. Fréquemment, ce sont plusieurs centaines de kilomètres qui séparent des villes portant le même nom8. La leçon retenue par Forrer est simple : une fidèle transcription des objets, des faits, des pratiques, des lieux, des personnes qui composent la vie sociale et historique est impossible. Entre le réel et les éléments d’une construction intellectuelle, il y a toujours de l’incommensurable voire de l’incomparable.

À trop vouloir copier le réel, un autre risque se profile qui est la preuve, cette fois-ci, d’une inadaptation du savant à son monde. En effet, si le ficheur doit être capable d’empiler les lectures, il doit aussi être dans la capacité de trouver comment une fiche, aussi unique et singulière soit-elle, s’intègre dans une série plus vaste. La lutte à mener est contre l’égarement, la fuite, et finalement l’idée d’un monde qui serait constitué par des faits et des documents inépuisables. Le fichier ne peut pas relever uniquement de l’accumulation. Il s’agit plutôt d’une configuration active et évolutive dont les composantes, certes distinctes, finissent par produire un sens global par des relations complexes de généalogie, de complémentarité, ou encore d’explicitation mutuelle. Le savant doit pouvoir retrouver ses fiches mais peut-être surtout retrouver le parcours de la documentation qui l’a mené à écrire cette fiche, et à la placer à tel ou tel endroit de son fichier, et pas à un autre9.

La perte de la memoria

Avec l’usage du fichier, les savants du XIXe siècle entrent dans un monde fait de mémoires externes, de procédures de recherche pertinentes et surtout plus rapides qu’auparavant. Ils expérimentent ce qu’une mémoire de type associatif, « interconnecté » dirait-on aujourd’hui, peut produire sur la pensée. Il n’est donc pas étonnant que ce soit durant ce XIXe siècle que l’on ait intensément réfléchi sur la pertinence des exercices mentaux capables de développer sans fin la mémorisation, y compris dans le cas de ce que les professionnels de la mnémotechnie appellent la mémoire spécialisée – celle des savants – qui doit être tout à la fois analytique, synthétique, encyclopédique et coordinatrice. Les observations cliniques du Dr Édouard Toulouse # (1865-1947) sur Zola en 1896 illustrent sans doute le mieux l’importance que l’on donne alors au fait de posséder une bonne mémoire, qu’elle soit passive ou volontaire, automatique ou le résultat d’un effort personnel acharné. Cette faculté se travaille, et l’histoire de Zola # en est l’exemple parfait. Peu développée chez lui comme le prouvent son inaptitude pour les langues et l’orthographe, ainsi que sa difficulté à comprendre des textes abstraits, il réussit pourtant à pallier ses difficultés par un système de notations qui ravive chez lui certains souvenirs utiles pour la composition de ses romans10.

Nombreux sont alors les ficheurs qui pensent que la prise de notes et l’écriture sur fiches permettent de retenir infiniment de choses. Une mémorisation qui s’amplifie également grâce à la relecture régulière des fiches. Beaucoup d’autres, au contraire, ne voient pas dans le système cette libération et préfèrent se lamenter des dommages irréversibles que la mise en fiche produit sur la mémoire. En rendant les savoirs concrets, visibles, accessibles d’un coup de main, le système de la fiche facilite l’oubli, encourage l’amnésie. Il n’est plus nécessaire d’exercer sa mémoire puisque désormais, et grâce à une série de signes particuliers comme l’emploi d’une couleur ou l’organisation spatiale de la fiche, tout est fait pour soulager le savant de ce travail de mémorisation, au point de le rendre totalement inutile. Il devient plus important de se rappeler le lieu de stockage de l’information que l’information elle-même.

Un défaut criant d’imagination

Mémoire défaillante, synthèse impossible, enfouissement sous des détails insignifiants, incapacité à les relier… les opposants au système blâment plus particulièrement sa mécanique – son infrastructure – en montrant comment celle-ci inhibe la faculté d’imagination de l’usager. Un défaut que la fiche partage de manière générale avec l’écrit qui a tendance à fixer, figer l’imagination et donc l’innovation.

L’ethnologue et folkloriste Arnold van Gennep # (1873-1957), non sans humour, chercha à mettre en perspective dans Les demi-savants ce défaut de l’imagination propre aux ficheurs en retraçant l’histoire d’un jeune ethnologue qui décide de relever tout ce qui se rapporte au mauvais œil dans la littérature française, dans l’Antiquité classique, puis dans d’innombrables commentaires11. Après avoir dépouillé l’ensemble des données disponibles sur le sujet, ce passionné reprit une à une ses fiches bibliographiques, se procurant « avec rage » et sérieux des extraits de revues ou des coupures de presse, finissant par produire plus de 12 millions de notes… Après avoir étudié les littératures hongroise, finnoise, basque, albanaise, et loin d’avoir fini sa recherche, l’ethnologue compulsa les recueils de voyage, les relations de missionnaires, les monographies, les revues ethnographiques. C’est à ce moment, aussi, qu’il s’enquiert de la bonne méthode à suivre auprès de son maître, se demandant s’il faut donner à voir et à lire tous les documents in extenso ou bien écrire un commentaire et se contenter de résumer l’ensemble : « dois-je publier ces documents en entier ou fragmentairement dans leur texte original ? »12. La réponse le poussa à entamer un nouveau programme de recherche : reprendre chacune de ces fiches pour les annoter « la plume à la main […] Il y mit environ douze ans »13.

Bien qu’imaginée par van Gennep #, cette histoire se nourrit d’une grande partie des discussions qui accusent alors les ficheurs de ne jamais produire du neuf14. Cette critique se généralise dans la seconde moitié du XXe siècle, à un moment où l’on tente de ressaisir ce qui fait l’esprit génial ou supérieurement intelligent en insistant d’abord sur cette capacité à l’originalité, à voir mieux et autrement les choses, et surtout à ne pas faire ou refaire ce qui a été fait avant lui. De ce point de vue, le ficheur qui passe son temps à recueillir des éléments que d’autres avant lui avaient déjà élaborés ou trouvés n’est en rien original ! Un travail qui ne vise pas l’intérêt – encore moins le plaisir – mais la science pour elle-même. Une science « pure », objective, rationnelle.

Le domaine de l’analyse littéraire semble avoir été particulièrement touché par cette question. Quelle méthode adopter pour lire, au mieux, une œuvre de littérature ? Est-ce la critique des sources et la biographie de l’auteur qui permettent d’authentifier une œuvre, ou la passion du texte, l’émotion que produit la lecture ? Le plaisir du texte ou l’exégèse ? Largement brocardé dans L’esprit de la nouvelle Sorbonne en 1911, le critique et historien de la littérature Gustave Lanson # (1857-1934) dut se défendre à plusieurs reprises de son usage des fiches, comme dans ce texte de méthode, démontrant que le fichage – contrairement à ce que l’on croit – favorise en fait grandement l’imagination de l’historien :

Un certain nombre de critiques littéraires redoutent que la méthode n’étouffe le génie, et s’échauffent là-dessus comme s’ils y avaient un intérêt personnel. Ils dénoncent le labeur mécanique des fiches, l’érudition stérile. Ils veulent des idées.
Qu’ils se rassurent. L’érudition n’est pas un but : c’est un moyen. Les fiches sont des instruments pour l’extension de la connaissance, des assurances contre l’inexactitude de la mémoire ; leur but est au-delà d’elles-mêmes. Aucune méthode n’autorise le labeur mécanique, et il n’y en a pas une qui ne vaille à proportion de l’intelligence de l’ouvrier.15

C’est devant une critique du même genre que Roland Barthes # (1915-1980) dut se positionner, évoquant à son tour le fichier comme une machine à penser et à imaginer. Loin d’être une passion stérile et maladive qui empêcherait le savant de faire son « œuvre », la fiche est à la base de tout travail d’écriture16. C’est même pour Barthes le fichier qui finit par faire œuvre. Il est ce texte immense, sans contours définis, toujours inachevé qui contient des passages, des moments, des mots qui, rappelle le sémiologue, ont eu à un moment le pouvoir de l’exalter17. Ce « fichier-œuvre » fut en partie exposé en 2002 à Beaubourg. Un choix scénographique qui fut également choisi en 2013 lors d’une exposition sur Guy Debord # (1931-1994) à la Bibliothèque nationale. Là, ce sont plus de 600 fiches (sur les 1 400 qui composent son fonds d’archives) qui ont été présentées dans le but de souligner leur fonction dans l’imagination de l’écrivain. Ces fiches de citations, constituées depuis les années 1950, ont permis à Debord de perfectionner sa stratégie du détournement qui consiste à réemployer certains extraits dans un contexte totalement différent. Des fiches, comme le précise encore le catalogue de l’exposition, « d’où tout émane et où tout revient »18.

Adapter son rythme pour ne plus perdre son temps

C’est avec la psychotechnie, nouvelle perspective de la psychologie qui s’occupe de mesurer les effets de la rationalisation du travail sur les aptitudes mentales des travailleurs – y compris des travailleurs intellectuels –, que des solutions scientifiques sont avancées pour essayer de lutter contre la monotonie de ce labeur répétitif du fichage et son principal corollaire, à savoir la diminution du rendement19.

À l’instar des papetiers et des fabricants de mobilier, comme Borgeaud #, les psychotechniciens insistent sur l’importance d’une atmosphère de travail favorable. Il faut mettre en avant les possibilités de créer, d'imaginer et de proposer régulièrement aux ficheurs professionnels de nouvelles manières de classifier ou de catégoriser leurs thèmes. Il faut également trouver un rythme de travail adapté, ni trop lent, ni trop rapide. Dans les deux cas, celui-ci risquerait de produire de la fatigue qu’il faut à tout prix éviter. C’est la perte de temps qui préoccupe ces professionnels de la rationalisation. Un temps qui échappe toujours pour finir une œuvre. Calcul à la main, Guyot-Daubès # rappelle par exemple que 30 000 heures sont nécessaires pour mener un enfant vers le baccalauréat, mais que 1/10 de ce temps est passé, et perdu, à tourner les pages d’un dictionnaire. Ne peut-on pas aller plus vite20 ? Ce point inquiète d’autant plus que les mécanismes socio-temporels qui règlent la vie des savants se modifient largement à la fin du XIXe siècle. De nouvelles contraintes voient le jour, celles que le savant s’impose personnellement, mais aussi celles que les institutions académiques lui imposent avec de plus en plus de fermeté. Il n’est plus possible, y compris dans les activités d’érudition et de savoir, de perdre son temps sine fructu21. Peut-on encore passer sa vie entière à recueillir des données sur un thème particulier sans rien produire ? Ou produire quelque chose sans vie, sans force, sans intérêt qui achève de couper le savant du monde qui l’entoure. Il est douloureux d’écrire, beaucoup moins de copier...

Les nombreuses observations sur les ficheurs professionnels que les psychotechniciens publient tout au long des années 1930 dessinent un véritable tableau des nombreuses qualités qu’il est nécessaire de posséder pour supporter et s’épanouir dans ce type d’activité. Comme le préconise aussi Paul Otlet # dans son Traité de la documentation (1934), le ficheur doit au moins être persévérant, tolérant, ordonné, enthousiaste. Mais le vrai « fichiste » se doit de maîtriser les règles d’organisation et la technique de maniement du fichier. Il doit posséder une bonne mémoire pour se souvenir de l’emplacement des fiches. Il doit être rapide, sérieux et fiable, faire un travail propre. Dans son exactitude, il doit aussi prendre plaisir à l’entretien du dispositif. Sa capacité d’adaptation sera d’autant plus appréciée qu’il aura un certain sens de l’ordre et une concentration à toute épreuve. L’idéal serait aussi qu’il ait une capacité à la subordination, acceptant sans rechigner les conseils qui lui seront donnés pour amplifier son travail.

1.

Samuel Auguste André David Tissot, De la santé des gens de lettres, 1763 ; Cesare Lombroso, L’homme de génie, 1889. William Marx a récemment démontré comment le corps des savants avait été l’objet de nombreuses attentions, tant du point de vue de la nourriture que de la sexualité ; William Marx, Vie du lettré, Paris, Minuit, 2009.

2.

Georges Gusdorf, Pourquoi des professeurs ? Pour une pédagogie de la pédagogie, Paris, Payot, 1963, p. 133.

3.

Guyot-Daubès, Pour bien étudier. La méthode dans l’étude et dans le travail intellectuel, Paris, Bibliothèque d’éducation attrayante, physique et intellectuelle, 1889, pp. 59-60.

4.

Marcel Mauss, préface à Robert Hertz, « Le péché et l’expiation dans les sociétés primitives », Revue de l’histoire des religions, 1922, no 86, pp. 3-4.

5.

Émile Durkheim, Lettres à Marcel Mauss, Philippe Besnard, Marcel Fournier (éd.), Paris, PUF, 1998, p. 135.

6.

Umberto Eco a démontré l’impossibilité d’une telle carte qui, sous l’idée d’exhaustivité, ne reproduit qu’imparfaitement le territoire, rendant impossible sa consultation globale, à moins de résider sur la portion du territoire correspondante ; Umberto Eco, « De l’impossibilité de construire la carte 1:1 de l’Empire », Comment voyager avec un saumon, Paris, Grasset, 1992, pp. 221-230.

7.

Anatole France, L’île des pingouins [1908], in Œuvres, Paris, Gallimard, 1994 (coll. Pléiade), t. 4, pp. 9-10.

8.

Emil Forrer, « La découverte de la Grèce mycénienne dans les textes cunéiformes de l’Empire hittite », Revue des études grecques, 1930, t. 43, fasc. 202, pp. 279-294.

9.

Christian Jacob, « Rassembler la mémoire. Réflexions sur l’histoire des bibliothèques », Diogène, 2001/4, no 196, pp. 53-76.

10.

Édouard Toulouse, Enquête médico-psychologique sur les rapports de la supériorité intellectuelle avec la névropathie. Introduction générale. Émile Zola, Paris, Société d’éditions scientifiques, 1896, pp. 195-196.

11.

Le folkloriste est longuement revenu sur les travers de certaines méthodes, dont l’évolutionnisme, inventant sous la forme de pastiches plusieurs parcours de recherche qui se sont souvent perdus dans les méandres du savoir académique. C’est le cas du cardinal Brunet qui jeta les bases de la syntactologie expérimentale, du sergent Fourrié qui s’est plongé dans le déchiffrement de 24 langues inconnues, de Charles-Auguste Petitpoids, auteur de 49 articles de revues et de 225 notes sur la parthénogenèse humaine, de Désiré Pépin, jeune explorateur assidu et expert dans la mesure des faces de crânes « plus ou moins entiers », ou encore de l’archéologue Abdallah Senoufo, professeur d’épigraphie comparée à l’université des États-Unis du Tchad, seul savant qui comprend le français d’autrefois et les dialectes divers des anciennes provinces de France. Van Gennep évoque aussi le cas du Dr Pantaleone qui ficha 38 millions d’habitants, et celui du plus grand de tous les savants, Abraxas, véritable « homme à idées ». Un savant chimérique qui est tout à la fois professeur de botanique, de conchyliologie, de mythologie scandinave, de musique sacrée et de sociologie ; Arnold van Gennep, Les demi-savants, Paris, Mercure de France, 1911.

12.

Ibid., p. 109.

13.

Ibid.

14.

C’est ce qui est rappelé par Joseph Vendryes dans sa critique du livre de Bertie George Charles, Old Norse Relations with Wales en 1934. L’auteur « a fait de la question un tour complet, il en donne un exposé compact et touffu, mais dont il n’apparaît pas qu’elle sorte renouvelée » ; Revue celtique, 1934, p. 319.

15.

Gustave Lanson, « Histoire littéraire », in Benjamin Baillaud, Léon Bertrand, Louis Blaringhem et al. (dir.), De la méthode dans les sciences, Paris, Librairie Félix Alcan, 1919, p. 258. Claude Pichois, en 1964, a lui aussi répondu à des attaques sur sa conception de l’histoire littéraire devant le congrès de l’Association internationale des études françaises. Il se présente en « bouc émissaire chargé des péchés de l’historicisme ». On l’accuse d’être aveugle aux qualités littéraires des œuvres. Il proteste et rappelle que « les fiches n’étouffent plus le goût » ; Claude Pichois, « L’histoire littéraire traditionnelle », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 1964, no 16, p. 111.

16.

Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1973 (coll. Écrivains de toujours). Dans la parodie de Burnier et Rambaud, il est possible de trouver d’autres indications concernant ce travail sur fiches : « Chaque hiver, je ramasse mes fiches (comme on dit “ramasser les cartes”), je les bats, je les titre, je les numérote et je les colle sur mon “fichier” » ; Michel-Antoine Burnier, Patrick Rambaud, Le Roland-Barthes sans peine, Paris, Balland, 1978.

17.

Antoine Compagnon évoque cette véritable « discipline » du fichier de Roland Barthes. Après avoir pris des notes dans son carnet qu’il transformait dans la foulée en fiches, « il classait et reclassait ses fiches jusqu’à trouver le bon ordre ; puis il rédigeait son manuscrit autour de ses fiches ». Une méthode qui devait lui éviter les pannes d’écriture ; Antoine Compagnon, L’âge des lettres, Paris, Gallimard, 2015 (coll. Blanche), p. 84.

18.

Sur cette stratégie développée par Debord, voir l’article d’Emmanuel Guy et de Laurence Le Bras, « Les fiches de lectures de Guy Debord », Revue de la BnF, 2-2012, no 41, pp. 30-35. Pour comprendre la place de la fiche dans le développement ou non de l’imagination des savants comme des écrivains, on peut se rapporter au catalogue de l’exposition qui eut lieu en 2013 sous l’égide de la fondation Marbach : Heike Gfereis, Ellen Strittmatter, Zettelkästen. Maschinen der Phantasie, Marbach am Neckar, Marbach Deutsche Schillerges, 2013.

19.

Sur ce point, on peut citer l’article de Robert N. McMurry, “Efficiency, work-satisfaction and neurotic tendency”, Personnal Journal, 1932, vol. 11, pp. 201-210. L’auteur analyse le développement de la fatigue, des irritations et de la monotonie éprouvées lors de l’exercice de fonctions répétitives du fichage sur les employés de banque de Chicago. On peut encore citer les travaux expérimentaux d’Heinrich Düker sur la différence, pour un même travail intellectuel, entre un rythme choisi librement et un rythme imposé automatiquement. Enfin, l’on se référera principalement à l’article d’Aladar Rabofsky, « Zur Psychotechnik der Kartei », Industrielle Psychotechnik, 1932, IX, 11-12, pp. 321-343. En effet, l’auteur développe une première réflexion d’envergure sur la question du rythme, ainsi que sur les effets du classement horizontal et vertical, sur la psychologie des ficheurs.

20.

Guyot-Daubès, Pour bien étudier…, op. cit., p. 168.

21.

Voir Jean-François Bert, « Des papiers ordinaires de savant », Qu’est-ce qu’une archive de chercheur ?, Marseille, OpenEdition Press, 2014. [En ligne] < http://books.openedition.org/oep/724#tocfrom1n3 >.