Chapitre V. Les fiches ont-elles disparu ?

Soumis par cvigneault le mar 17/01/2017 - 14:39

 

Il est certain que les principales critiques de la fiche comme système vain d’accumulation des données reposent en grande partie sur une vision sceptique du savoir pour le savoir. Cette opération de mise en boîte ne finit par produire que des gloses, des commentaires ou des citations qui finalement viennent embrouiller le développement du véritable travail de réflexion et de critique à la base de tout exercice sérieux de recherche. Une évolution que Lucien Febvre # attendait avec impatience depuis le milieu des années 1920 :

Il est des historiens qui commencent à s’éveiller à une conception nouvelle de leur travail. Une génération ou deux : le vieux monsieur dans son fauteuil, derrière ses fichiers strictement réservés à son usage personnel et aussi jalousement gardés contre les convoitises rivales qu’un portefeuille dans un coffre-fort – le vieux monsieur d’Anatole France et de tant d’autres aura terminé sa vie falote. Il aura fait place au chef d’équipe, alerte et mobile, qui, nourri d’une forte culture, ayant été dressé à chercher dans l’histoire des éléments de solution pour les grands problèmes que la vie, chaque jour, pose aux sociétés et aux civilisations, saura tracer les cadres d’une enquête, poser correctement les questions, indiquer précisément les sources d’information et, ceci fait, évaluer la dépense, régler la rotation des appareils, fixer le nombre des équipiers et lancer son monde à la quête de l’inconnu.1

Peut-on raisonnablement parler à partir des années 1950 de la « fin » du fichier, de cette pratique qui s’est largement et transversalement diffusée depuis la fin du XVIIe siècle au point d’être considérée comme une excroissance matérielle et mémorielle de l’esprit et parfois du corps même du savant ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un nouvel épisode de cette histoire, déjà longue, de la fiche savante dans lequel, cette fois-ci, le système s’adapte à une profonde recomposition du jeu des frontières disciplinaires avec, entre autres, la création de nouvelles institutions de recherche comme le CNRS (dans sa première version en 1939), mais aussi l’arrivée d’une nouvelle génération de chercheurs ouverts à des « méthodes » nouvelles, au travail collectif et à l’interdisciplinarité2. Si ce moment des années 1950 nous importe plus particulièrement ici, c’est qu’il voit se transformer profondément la technique de la mécanographie. Les trieuses, perforatrices et autres systèmes machiniques, élaborés par Herman Hollerith # dans les dernières années du XIXe siècle pour gérer les besoins du recensement de la population américaine, disposent désormais de nouvelles possibilités combinatoires. Nombreux sont les chercheurs qui acceptent de se tourner vers ces « machines » à compter, perforer, trier, ou écrire… Machines beaucoup plus perfectionnées qui, en retour, les obligent à maîtriser bien plus intensément la question de la documentation et, en particulier, sa nécessaire réduction. Il n’est en effet plus question de conserver dans son fichier la totalité des informations récoltées, mais au contraire de trouver comment élaguer et trier cette masse documentaire par la mise en place de procédures intelligentes et par des procédés techniques dont le but serait au final de lire pour le chercheur, mais aussi de conserver et de présenter ce qui lui sera finalement utile pour la suite. Reste à savoir si la machine sait mieux raisonner que l’esprit humain, surtout dans le cas de la sélection de la documentation3 ?

Cette question est clairement posée lors du Salon de l’équipement international de bureau de 19604. En classant plus de 2 000 fiches de 80 colonnes à la minute, la trieuse IBM 084 semble parfaitement remplir ce rôle. Des fiches qui sont toujours dans un format « de poche ». Cependant, et comme pour l’adoption, difficile, du format international des fiches catalographiques à la fin du XIXe siècle, l’idée des 80 colonnes fait l’objet d’âpres discussions. L’historien François Furet # (1927-1997) rappelle, par exemple, que de telles cartes perforées demandent d’établir une grille chiffrée qui tienne dans l’espace de la fiche. Une limitation dans le nombre possible de colonnes qui est encore plus perceptible dans le cas d’une approche en termes d’histoire sociale : « la seule indication professionnelle, pour un seul individu, en exigera au moins 10, et sans doute sensiblement plus si l’on veut, à l’intérieur des grands secteurs de l’activité économique, et sociale, retrouver l’immense éventail de toutes les professions »5. André Jeannet soulignera, lui aussi, que ces 80 colonnes sont insuffisantes pour décrire l’ensemble d’un dossier, en particulier archéologique, et ce même si la pratique consiste, comme avec l’aide du Selectri, appareil utilisé par le Centre d’ethnologie sociale et de psycho-sociologie dès 1962, à perforer mécaniquement les cartes pour établir des statistiques6. La perforation (ronde ou ovale) rend possible le triage des cartes que l’on traverse à l’aide d’une broche. Seules les cartes choisies glissent en fonction de la forme de la perforation (fig. 20).

 Perforateur de cartes Selectri
Figure 20 – Perforateur de cartes Selectri

Source : Collections Universcience, 2016.

En 1964, à la foire de printemps de Leipzig, Joannès Bernelin # espère enfin qu’avec la Soemstron 381, il sera possible de généraliser ce type de système qui « a pour lui la légèreté, la souplesse, le silence, une très grande variété d’applications »7 et qui répond à trois complications posées par la boîte à fiches. La machine obtient en effet une capacité maximale de rangement dans un minimum de place. Elle propose une manipulation toujours plus aisée des documents ainsi qu’un début d’automatisation dans le repérage des informations. C’est ce dernier point, comme le rappelle Pierre Gousset #, qui a les plus grandes répercussions sur les manières de faire de la recherche. La fiche mécanographique constituant alors « le seul moyen de rendre utilisable l’énorme masse de la production intellectuelle moderne »8 .

Il n’est alors pas rare de trouver sous la plume de savants que le système de la fiche, du moins avec ses dernières innovations, pourrait résoudre le problème de l’hétérogénéité des méthodes en sciences humaines et sociales. Jean Viet #, dans son important rapport sur les sciences de l’homme en France, publié en 1966, relève par exemple que l’avantage des calculateurs mais aussi des autres machines du même genre est de se situer à la frontière entre le laboratoire et le terrain, le réel (multiple) et son inscription :

Ne trouvant place ni sur le terrain, ni en laboratoire, l’ordinateur assure le contact avec le réel par la masse des informations qu’il traite et, tout à la fois, il permet d’actionner et de contrôler les variables constituant le modèle construit après ce même réel.9

Un sentiment largement partagé. C’est le cas de l’historien Michel Perronet # qui défend la nécessaire actualisation du fichage pour les études biographiques. L’emploi des cartes répond à des besoins urgents car elles mettent à disposition de l’historien des faits précis concernant les individus, qu’il s’agisse de la date de naissance, du milieu d’origine, de la formation intellectuelle, de la vie familiale, de la fortune et des appartenances tant religieuses que politiques des personnes. Autant d’informations que l’on peut placer sur une fiche de format 200 × 125 mm, en les codant :

La fiche biographique, dont nous venons de présenter un modèle susceptible de rectification et d’amélioration, permet de remédier aux défauts signalés dans la littérature biographique ; elle est strictement programmée ; le chercheur sait donc ce qu’il peut y trouver, aussi bien que ce qu’il ne peut pas y trouver.10

Les sociologues Roland Devauges # et Jacques Jenny #, deux ans auparavant, avaient également pu souligner l’intérêt de ces fiches perforées par caractéristiques, et de la motorisation progressive de l’information pour élaborer de nouvelles enquêtes par questionnaires. Couramment utilisée dans le champ de la documentation, cette méthode doit désormais trouver sa place « dans certains domaines de la recherche empirique »11. La même année, ce sont les archéologues qui décident d’employer cette logique à grande échelle :

un seul type de fiches pour tous les renseignements archéologiques ou historiques, matériels ou non, isolés de leur contenu ou en place, anciens ou actuels.12

Mais encore une fois, ce système nécessite de penser suffisamment en amont les différentes perforations de la carte, et donc les branchements possibles. Coder l’information reste un problème, en particulier pour les disciplines comme la sociologie ou l’ethnologie qui s’interrogent sur des vies d’individus, pris isolément ou en groupe. Des vies ponctuées d’événements qu’il est difficile de résoudre en une perforation, qu’elle soit ronde ou ovale. D’ailleurs, lorsque l’ethnographie se saisira des nouvelles potentialités de la mécanographie, ce sera d’abord pour repenser les réseaux de parenté que Claude Lévi-Strauss # (1908-2009) avait formalisés en couplant dans l’un des chapitres des Structures élémentaires de la parenté (1949) observation anthropologique et modélisation mathématique13. Comme le précise Michèle Kourganoff #, l’ethnographe a désormais la possibilité avec ces nouvelles cartes de distinguer trois types de questionnements concernant les parentés14. En premier, une approche « signalétique » sur les institutions, réseaux et groupements qui s’occupe de décrire la vie du groupe. Ensuite, une lecture « tabulaire » des liens de parenté, qui reconstitue l’espace familial. Enfin, une fiche « descriptive » sur les « relations de parenté et de voisinage » qui sert à faire état des événements observés mais aussi à apprécier la vitalité des liens familiaux. À ces trois niveaux qu’il devient possible de coder en 80 colonnes, on peut encore ajouter, en vue d’une parfaite exhaustivité, une fiche individuelle qui « comprend l’ensemble des renseignements concernant les deux conjoints […], quelques notations à propos des enfants du couple […] »15. Une fiche qui se distingue des autres par sa concision. Le système peut, en fonction, être complété par des fiches concernant l’exploitation agricole et le commerce, l’artisanat et l’étude de la consommation, l’habitat et les habitudes alimentaires… Des fiches, aussi, sur les rôles sociaux, les pratiques religieuses, la description du milieu naturel… tout ce qui pourrait être utile finalement à la rédaction d’une monographie.

Avec ce système de perforation marginale qui permet un triage rapide, par aiguille, les fiches ne sont plus seulement des instruments de gestion de l’information mais de véritables instruments scientifiques dont le but est de proposer une nouvelle intelligence du monde en croisant différents types d’informations. C’est sans doute André Leroi-Gourhan # (1911-1986) qui, le premier, releva dans le second tome du Geste et la parole la nature exacte de ce changement sur la manière de penser. Il venait de faire un usage abondant de ce type de fiche à perforation dans ses travaux d’archéologie16. Une pratique qu’il explique dans le documentaire Des bisons, des chevaux et des singes, démonstrations à l’appui, en maniant les fiches sur lesquelles il inventoria les sujets peints de plus de 70 grottes préhistoriques à partir de l’enregistrement de leur disposition topographique. À perforation marginale, ce fichier fonctionne à partir d’un double code. Géographique, en premier, pour les sites eux-mêmes (codé par une lettre). Thématique, ensuite, pour distinguer les sujets, en particulier les différentes formes peintes (codé par un numéro). C'est en croisant la topographie et les sujets, que Leroi-Gourhan # peut démontrer qu’un lien existe entre les formes peintes et leur disposition dans la grotte. Les bovidés sont à 90 % dans les parties centrales, alors que le rhinocéros ou l’homme, des formes plus rares, sont dans des parties profondes ou dans des cavités difficilement accessibles17. Si Leroi-Gourhan adopta aussi facilement durant les années 1950 les avancées de la mécanographie, c’est qu’il avait pu en vérifier l’intérêt dans les années 1930, composant plusieurs fichiers lors d’un premier séjour de recherche au Japon (fig. 21 à 23). Dans sa correspondance avec l’historien des arts de l’Asie orientale Jean Buhot # (1885-1952), il décrit les effets de cette accumulation progressive sur son travail et l’élaboration de certaines hypothèses inédites. Partant de 400 photographies, le 18 septembre 1937, sur lesquelles il décide d’attacher une feuille transparente pour y porter certains détails importants, Leroi-Gourhan en arrive le 7 décembre 1938 à 6 000 fiches rien que sur la civilisation matérielle. Ce seront ensuite 9 tiroirs, soit 18 000 dessins. Une telle accumulation lui pose rapidement le problème du repérage de ces fiches qui sont par ailleurs hétérogènes (dessins annotés, notes, index…) : « les divisions sont de ce genre : cuisine, pêche, portage humain, portage animal, mobilier, etc. assez étroites pour trouver rapidement la place du document »18. C’est surtout le nombre de fiches qui implique le choix d’une nouvelle subdivision. À partir de cinq, Leroi-Gourhan forge une nouvelle entrée dans son index et en profite immédiatement pour créer de nouvelles possibilités d’associations : « il suffira de suivre les pistes et de marquer les carrefours »19. Ce premier fichier lui donne aussi l’occasion de « souder » et de « cristalliser » sa réflexion, et ce même s’il n’est pas dupe du fait qu’il conditionne également sa manière de penser. Accumuler sans fin des détails de la vie sociale, est-ce cela le rôle de l’ethnologue ? Peut-il se réduire à être « une machine à enregistrer, additionner et conclure » ? Et est-ce d’ailleurs cela faire du travail sérieux20 ?

 Fiche recto d’André Leroi-Gourhan consacrée à un « couteau de chef » acheté en 1931
Figure 21 – Recto d'une fiche d’André Leroi-Gourhan consacrée à un « couteau de chef » acheté en 1931

Source : Photo © Philippe Soulier / archives Leroi-Gourhan.

Fiche verso d’André Leroi-Gourhan consacrée à un « couteau de chef » acheté en 1931
Figure 22 – Verso d'une fiche  d’André Leroi-Gourhan consacrée à un « couteau de chef » acheté en 1931

Source : Photo © Philippe Soulier / archives Leroi-Gourhan

Exemple de casier, intitulé « Corps-Parure », avec ses sous-catégories (défensive, urbanisme, techniques du corps, comportement, sépulture, reliques, momification, jeux d’enfants)
Figure 23 – Exemple de casier, intitulé « Corps-Parure », avec ses sous-catégories (défensive, urbanisme, techniques du corps, comportement, sépulture, reliques, momification, jeux d’enfants)

Source : Photo © Philippe Soulier / archives Leroi-Gourhan.

Leroi-Gourhan # n’est pas le seul ethnologue à travailler sur fiches en ce début des années 1930. En 1931, dans les Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques, publiées sous l’égide du musée d’ethnographie du Trocadéro pour accompagner la mission scientifique Dakar-Djibouti, Michel Leiris # (1901-1990), suivant la plupart des conseils donnés par Marcel Mauss # durant ses enseignements à l’Institut d’ethnologie, précise le rôle de la fiche descriptive dans une enquête de type ethnographique :

À chaque objet, indépendamment des documents divers ou notes que le collecteur pourra communiquer, devra être annexée une fiche descriptive, établie en deux exemplaires. On se servira pour cela d’un carnet dit manifold ou d’un bloc-notes ordinaire (nous recommandons comme format particulièrement commode 13 cm 5 x 19 cm 5) entre deux feuillets duquel on glisse, avant d’écrire au crayon, une feuille de papier carbone.21

Neuf points doivent toujours être indiqués sur ce type de fiche : lieu d’origine, dénomination et nom, description, notes complémentaires, renseignements ethniques, par qui et quand l’objet a été recueilli, conditions d’envoi au musée, références iconographiques, bibliographie. L’idée défendue par la mission est aussi collective. Dès lors, chaque collaborateur doit rédiger ses fiches sur des feuillets quadrillés de 192 x 134 mm, tirés d’un carnet manifold où seul le recto est utilisé. Cette homogénéité dans le format et dans les informations recueillies doit permettre de verser les fiches dans un fichier commun et entièrement partageable.

Le succès de ces fiches descriptives est tel que le système sera rapidement adopté, y compris par des ethnologues autodidactes. C’est le cas du collectionneur et folkloriste Georges Amoudruz # (1900-1975) qui, à Genève, s’est occupé de la vie populaire de l’arc lémanique en donnant une importance toute particulière aux objets du quotidien (fig. 24). Dans son fichier, qui comprend plus de 6 500 items, il dissèque chaque objet collecté en précisant sa provenance exacte et son nom d’usage. Sur ses fiches, on peut distinguer plusieurs particularités graphiques comme l’emploi d’un papillon, une écriture au crayon puis sa validation à l’encre, la mise en place d’un numéro placé à deux endroits distincts, un classement cartographique, l’emploi d’une photographie accompagnée d’un dessin sur lequel il relève certains détails importants.

Fiche de Georges Amoudruz
Figure 24 – Fiche de Georges Amoudruz

Source : Musée d’ethnographie de Genève, département Europe.

Dans son Guide d’étude directe des comportements culturels, Marcel Maget # (1909-1994) se préoccupa longuement des différents types de fiches, et ce dans le but d’éviter le trop fort cloisonnement des explications ethnologiques, ainsi que la tendance au monopole théorique – toujours décevant – des « -ismes » et des généralisations hâtives. Avec les fiches, il devient possible de rester en contact avec la réalité et surtout sa complexité qu’il s’agit d’ailleurs d’expliquer au travers soit de la fiche bibliographique (primaire), soit de la fiche de rédaction (secondaire). Alors que la première « permet de garder, des ouvrages les plus importants, une image adaptée aux appétences actuelles du rédacteur, toujours parfaitement maniable », la seconde facilite l’établissement d’« une référence entre une notion et une donnée concernant cette notion », donc d’« une relation entre deux faits »22.

Encore au milieu des années 1970, dans ce qui reste sans doute l’un des ouvrages les plus singuliers d’apprentissage de la méthode ethnographique, Robert Cresswel # défend ce système de notation pour au moins trois raisons qu’il résume ainsi :

– toute normalisation purement technique est dans l’intérêt de la science,
– ce modèle de fiche évitera des démarches inutiles au chercheur – et au lecteur éventuel,
– les notations permettent un contrôle des sources par le lecteur.23

À cela, s’ajoutent des avantages en termes de capacité, de malléabilité, de souplesse d’utilisation, mais aussi de coûts financiers, de durée ou de qualification du personnel d’exécution. Ce n’est donc pas étonnant que Claude Lévi-Strauss #, Charles Wright Mills # ou encore Niklas Luhmann # jusque dans les années 1980, pourront se revendiquer sans crainte d’une "pensée" par fiches.

Claude Lévi-Strauss et l’usage des Human Relations Area Files

Dans sa récente biographie, Emmanuelle Loyer # rappelle combien la pratique de la mise en fiche était quotidiennement menée par l’anthropologue. Son fichier personnel qui occupe aujourd’hui 30 cartons d’archives à la Bibliothèque nationale (NAF 28150) rassemble des données linguistiques, des informations sur le Japon, sur des livres lus, mais surtout sur des centaines de mythes, sans compter les variantes que Lévi-Strauss # put apprendre par cœur. Il s’était d’ailleurs expliqué sur la teneur de ce travail, comme devant Raymond Bellour # en 1967, défendant une forme classique d’érudition qui consiste, d’abord, à être attentif aux détails. Des détails qui sont à la base de sa son analyse structurale :

il fallait […] résumer mais sans perdre d’informations. J’ai dû apprendre cette gymnastique : c’est un exercice intellectuel d’une grande difficulté, mais qui rend service, car c’est au bout d’un tel travail qu’on réussit à distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. Les parties du livre qui semblent relever de la compilation m’ont demandé un travail plus soutenu que celles où je parle en mon nom propre.24

Deux ans auparavant, devant le journaliste suisse Henri Stierlin # qu’il rencontre au Collège de France, Lévi-Strauss évoque là encore ses méthodes de travail et l’étendue de ses recherches (fig. 25). Mais il décrit cette fois-ci un autre fichier qu’il utilise, lui aussi, régulièrement pour rédiger ses ouvrages, mesurant au passage ce qu’un tel instrument apporta de nouveau dans la réflexion anthropologique :

C’est un instrument qu’il faut un peu concevoir à l’image de ce que peuvent être pour les sciences exactes et naturelles un microscope électronique ou un télescope. C’est-à-dire que c’est un moyen d’obtenir des informations qu’il serait extrêmement difficile ou impossible d’obtenir autrement. Dans tous ces fichiers se trouvent groupées à peu près 2,3 millions de fiches qui sont, en fait, des pages de livres et d’articles qui ont été reproduites photographiquement. Et qui couvrent un échantillon d’environ 300 populations du monde, et là-dedans il y a la matière de quelque 3 000 ou 4 000 livres ou articles. Si bien qu’il s’agit d’une bibliothèque, d’une bibliothèque de taille moyenne mais qui se trouve organisée d’une façon différente que ne l’est une bibliothèque ordinaire puisque chaque page se trouve codée par des symboles, chaque page et même chaque paragraphe et parfois chaque ligne, par des symboles qui se trouvent dans la marge et qui correspondent à différents aspects, soit géographiques, soit systématiques25. Je ne dirai pas que le travail sur le fichier remplace l’imagination, l’invention ou le travail personnel, mais peut considérablement simplifier le travail préliminaire de documentation que tout chercheur doit faire. Si bien que quelqu’un qui se propose d’écrire un ouvrage – et, en général, ce sont des thèses de doctorat qui viennent se préparer ici – peut faire en quelques jours ou quelques semaines et parfois aussi en quelques heures ce travail de début qui normalement demanderait cinq ou six mois.
Claude Lévi-Strauss (1908-2009), Chaire d’anthropologie sociale (1959-1982).
Figure 25 – Claude Lévi-Strauss (1908-2009), Chaire d’anthropologie sociale (1959-1982).

Source : © Jean-Pierre Martin, Collège de France.

C’est en 1960 que le Centre documentaire d’ethnologie comparée a été créé au sein du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS) pour exploiter ce fichier-bibliothèque des Human Relations Area Files (HRAF) qui a pour fonction de ficher, classer et grouper un échantillon de plusieurs centaines de sociétés humaines réparties entre Europe, Afrique, Moyen-Orient, Asie, Amérique du Sud, Amérique du Nord, Océanie et Union soviétique26. Un fichier qui, selon ses promoteurs, devait servir à l’« organisation de l’information d’aujourd’hui pour répondre à des questions de demain »27 :

Plus de 6 000 sources (livres, articles ou littérature grise, toutes traduites en anglais) y sont analysées ligne à ligne ce qui représente plus d’un million de pages de textes et plusieurs millions de fiches.28

C’est l’ensemble du jeune LAS qui s’est construit autour de ces casiers volumineux (380 fichiers métalliques d’un poids de 7,5 tonnes et de 18 m3) mais aussi des autres appareils qui, petit à petit, sont venus compléter le trousseau de l’ethnologue structural comme les calculateurs, les photocopieurs, les lecteurs de microfilms29. Cet environnement propice à la recherche comparée a permis de soutenir une érudition systématique et, en retour, de légitimer l’existence même de ce laboratoire qui accueillit rapidement plusieurs chercheurs d’importance, dont Raymond Aron # (1905-1983) ou Pierre Bourdieu # (1930-2002), venus consulter ces ressources jusqu’alors inédites en France.

Comme le montre cette fiche sur l’un des fondateurs de l’anthropologie moderne, Lewis Henry Morgan # (1818-1881) (fig. 26), il est possible de mesurer la complexité du système de codage choisi. On peut distinguer sur le côté gauche du texte reproduit un premier codage numérique qui renvoie à une classification thématique ("Outline of Cultural Material"). Thématiques qui peuvent être spécifiées grâce à des liens vers des sujets adjacents. Avec « cannibalisme », par exemple, qui est codé sous le chiffre 266, on peut associer « sacrifice humain » (782), « mutilations » (304) ou encore « eunuque » (839), et « masochisme » (158). Le second système de codage se trouve sur la marge supérieure de la fiche. Ici, d’autres notations standardisées apparaissent comme le nom de l’auteur et le numéro du texte, si celui-ci en a publié plusieurs. On peut voir aussi son statut (« E » pour ethnologue, « G » pour géographe, « A » pour archéologue). Les dates de son travail sur le terrain sont, elles aussi, indiquées entre parenthèses, ainsi que la date de publication de son texte. Enfin, on peut trouver un code géographique ("Outline of World Culture", OWC) qui, lui aussi, permet de jouer sur plusieurs combinaisons de lettres : « E » pour Europe, « Ea » pour Pologne, « Eb » pour Tchécoslovaquie, « Ec » pour Hongrie, et ainsi de suite. On peut encore disposer du nom de la société étudiée, et de la fiabilité des informations (notée de 1 à 5).

Fiche sur Lewis Henry Morgan extraite des HRAF.
Figure 26 – Fiche sur Lewis Henry Morgan extraite des HRAF.

Source : © Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS), Collège de France.

Malgré la précision et la justesse de cet instrument que louera régulièrement Lévi-Strauss # dans ses prises de parole, deux problèmes sont rapidement rencontrés par les ethnologues désireux de l’utiliser. Le premier est que le fichier est encombrant et coûteux. Mais c’est surtout la classification qui pose le plus question car elle « ne donne pas aux chercheurs toute la liberté souhaitable dans la manière de spécifier les innombrables thèmes d’investigation que leur impose une étude scientifique »30. Comme souvent, celle-ci se révèle imprécise et doit être complétée et donc régulièrement ré-indéxée en fonction des découvertes (la cinquième révision des thématiques "Outline of Cultural Material" a eu lieu en 1982, ce sont plus de 700 sujets distincts qui sont alors répertoriés). À cela, il faut aussi ajouter la question de l’automatisation partielle ou totale de l’analyse des enquêtes. En effet, si la mécanographie permet de multiplier les entrées et les tableaux, en facilitant l’échange d’information, elle manque de souplesse et risque de faire disparaître une quantité importante d’information. C’est d’ailleurs la validité sociale des probabilités construites qui est remise en cause, sachant qu’il s’agit le plus souvent de moyenne et de proportion. Sans compter l’idéologie politique qui participe elle aussi de manière sous-jacente à la composition du fichier31

L’imagination sociologique de Charles Wright Mills

Comme pour Lévi-Strauss # qui plaide pour un fichier qui ne soit pas une entrave à l’imagination du savant, le sociologue américain Charles Wright Mills # (1916-1962) dans L’imagination sociologique refuse de voir la sociologie basculer dans une certaine forme de dogmatisme, voire d’idéologie.

Pour Mills qui cherche à remettre autant en cause le jargon de la « suprême-théorie » (celle de Talcott Parsons #), dédaigneuse du concret, que le positivisme myope de l’« empirisme abstrait » (celui de Paul Lazarsfeld # et du Bureau of Applied Social Research), qui s’arrête au ras des faits, les fiches peuvent jouer un rôle essentiel. Ce sont elles qui font vivre la curiosité et l’imagination scientifique. Ce sont elles qui obligent le sociologue à faire la jointure entre son expérience personnelle et ses réflexions théoriques. Mais surtout, ce sont elles qui poussent continuellement le chercheur à en rester à des questions de faits et donc à ancrer ses hypothèses dans le réel. De manière générale, il s’agit de travailler avec les fiches sur un mode binaire, de type « oui et non ». Un moyen pour penser, dans le cas de multiples classifications croisées, les extrêmes. Les nombreuses expressions employées par le sociologue pour désigner le rôle des fiches sont éloquentes : « elles vous encouragent à saisir au vol les affleurements » ; elles vous « apprennent aussi à entretenir un qui-vive intérieur » ; « elles vous donnent également l’habitude d’écrire » ; « elles vous conduisent à multiplier les catégories de votre réflexion »32. Surtout, en vous poussant à reprendre vos catégories dans un ordre différent, elles débrident ainsi votre imagination et font jouer ce que Mills appelle « une logique du mélange ». Il en fera un « jeu » qui consiste à vider les tiroirs, à mélanger ce qui est éparpillé, et à reclasser…

Recherche effrénée de sens, art proche de la divination33, c’est finalement toute l’activité sociologique qui se résume à cette pratique de classement par fiches. Mills n’est d’ailleurs pas le seul sociologue à insister sur ce geste de l’enregistrement des données. Pour la France, Georges Granai # rappelle que « de la bonne conservation des données dépend la possibilité de l’interprétation et de l’explication qui ne peuvent intervenir qu’après coup »34. Pour le dire autrement, la fiche est ce qui rend possible une objectivation méthodique différée.

Penser à des idées nouvelles. Le système de Niklas Luhmann

Interrogé en 1985 sur sa pratique du fichier, le sociologue allemand Niklas Luhmann # (1927-1998) rappelle l’avoir inauguré au milieu des années 1950, après sa journée de travail au ministère des Cultes de Basse-Saxe. Toutes les fiches ont un numéro déterminé. Elles trouvent place dans des sections et des sous-sections non systématiques. Non linéaire, réticulaire, sans commencement et donc sans fin, c’est ce dispositif qui est à la base de sa grande productivité puisque, rappelle le sociologue, les « idées nouvelles résultent des différentes possibilités de combinaison des fiches »35. Ce fichier lui a permis surtout de réunir deux styles d’érudition qui jusque-là étaient opposés : celui qui consiste à élargir autant que possible les variables, et celui, au contraire, qui vise à réduire, à concentrer et à distiller les éléments, dans l’espoir d’atteindre une sorte de pureté chimique de certains faits complexes, en particulier lorsqu’il s’agit d’événements sociaux ou historiques.

Nous retrouvons avec ces trois exemples plusieurs traits propres aux ficheurs du xixe siècle. Le savoir semble encore et toujours se résoudre à une somme d’efforts. Il peut se mesurer, se quantifier, s’objectiver (ici par le nombre de fiches produites). Il organise un espace (dans le cas du LAS), se transmet, et a été parfois l’objet d’un travail collectif. Dans tous les cas, il demande du courage, de l’abnégation, de nombreux sacrifices comme ceux de Mills # durant sa journée de travail qui, chaque matin, débute entre 5 heures et 6 h 30 par la lecture du journal sur lequel il pose dans les marges des « gribouillages effectués en position couchée sur le canapé de lecture ». Puis, ensuite, commence une longue plage de rédaction, jusqu’au moins 13 heures, puis à nouveau après 16 h 30. Des écrits qui sont « la première chose que je vois au bureau le lendemain matin […] environ la moitié d’entre eux sont ensuite jetés dans la poubelle »36. Mais, et la question est aussi prise au sérieux par Mills, tout ce travail quotidien ne fait-il pas courir un risque encore plus grand, celui de se couper du monde : « n’est-ce pas manquer aux obligations politiques de chaque homme d’action d’aujourd’hui ? »37. Avec ces trois exemples on peut voir encore combien l’activité savante, malgré sa rationalisation progressive et l’automatisation grandissante de certaines phases de recherche durant la seconde moitié du XXe siècle, continue de mobiliser des « savoir-faire » qui peuvent s’observer à certains moments précis de l'activité scientifique comme dans l’extraction des données, dans leur articulation, dans leur classement, ou encore dans leur restitution. Des savoir-faire qui sont constitués autant par des gestes physiques, que par un ensemble de perceptions particulières. C’est le cas du fichier de Luhmann # qui, en plus d’être une véritable machine à écrire et à penser, est aussi un système cybernétique ouvert, combinant l’ordre et le désordre, le prévisible et l’imprévisible.

La révolution « digitale » et les fiches

Les nouvelles technologies du numérique ont, elles aussi, profondément modifié les modes opératoires de la recherche, par exemple en réduisant drastiquement le temps de fouille méticuleuse pour trouver des sources, se les approprier, et les commenter. L’entrée tonitruante de la loi du grand nombre et du quantitatif et, au contraire, l’effacement du singulier et du détail représentent des changements que Michel de Certeau # (1925-1986) avait repérés et questionnés pour la méthode historique. L’histoire peut-elle s’émanciper aussi simplement de la rhétorique ? L’historien-technicien aura-t-il encore besoin de ruser avec les détails pour persuader son lectorat alors que :

grâce à l’informatique, il devient capable de maîtriser le nombre, de construire des régularités et de déterminer des périodicités d’après des courbes de corrélation […]38

Ces nouvelles potentialités ont d'ailleurs été accueillies souvent avec circonspection par certains ficheurs renommés.

À la question pourquoi n’avez-vous pas confié à un ordinateur le traitement de votre fichier mécanographique ?, Leroi-Gourhan # répond sans détour :

on n’utilise pas les marteaux-pilons pour écraser les noisettes. Les grottes sont une centaine, les peintures ou gravures des grottes sont quelques milliers, et un dispositif aussi simple que celui que j’ai utilisé permet de mobiliser la totalité du matériel dans des conditions qui restent tout de même des conditions humaines.39

Une réticence devant l’emploi de certaines machines à classer en grand nombre que l’on retrouve également chez Duby #. Si celle-ci tient d’abord à sa difficulté de taper sur un clavier, elle est aussi liée au risque de donner trop d’importance à ces nouveaux outils de classement : « le danger serait d’attendre d’eux davantage et de se laisser prendre aux apparences de scientificité qu’ils procurent. Ils classent, ils répartissent, ils comptent […] Mais ce décorticage achevé, je me serais trouvé devant les mêmes questions, obligé pour y répondre de revenir au texte »40. Pour Georges Dumézil #, qui aimait se définir comme un scribe en rappelant les nombreux effets positifs de la copie sur son travail de comparatiste, c’est l’introduction de la xérographie et surtout de la photocopie qui constitue une véritable rupture. En supprimant la laborieuse tâche de la copie manuscrite, ces machines changent quelque chose dans les manières d’apprendre et de s’approprier l’œuvre d’autrui, que ce soit pour s’en inspirer ou pour l’imiter41. Une remarque qu’Umberto Eco # fit aussi, évoquant même une névrose de la photocopie :

quelqu’un qui sort de la bibliothèque avec une liasse de photocopies a, la plupart du temps, la certitude qu’il ne pourra pas tout lire, qu’il finira même par s’y perdre parce que tout est mélangé, mais il a la sensation de s’être emparé du contenu de ces livres. Avant la xérocivilisation, ce même individu se faisait de longues fiches à la main dans ces immenses salles de consultation et il lui en restait quelque chose.42

Il est certain que la recherche à l’heure actuelle ne se pratique plus comme il y a encore de cela une vingtaine d’années. Il faudrait d’ailleurs relever les changements parfois radicaux des modes opératoires des chercheurs, y compris pour comprendre la place laissée désormais à la « pensée » par fiches. Car elle continue encore d’avoir un rôle de premier plan dans plusieurs entreprises de réflexion. On continue à supposer qu’une telle technique soulage le chercheur dans sa capacité à se souvenir d’informations de plus en plus nombreuses. De même, elle continue d'être utilisée comme un moyen facile de se concentrer pour éviter la dispersion et donc la diminution de l’activité intellectuelle43. Les logiques propres au mécanisme du fichier, comme la planification, la mise en ordre, ou le classement, sont encore revendiquées comme les preuves d’une réflexion scientifique aboutie. On continue de craindre la surabondance des informations, l’ensevelissement ou la noyade à la Fulgence Tapir. Un problème devenu à nouveau central dans nos sociétés de communication qui apprennent à vivre avec le « big data ».

Nombreux sont d’ailleurs les logiciels qui « imitent » la mécanique du fichier, tout en le rendant plus riche et performant. Depuis 2005, Zotero a largement modifié le rapport des chercheurs aux textes, leur permettant de retrouver, stocker, ou diffuser des informations en grande quantité, mais aussi d’élargir des dossiers déjà constitués directement sur le Web. D’autres logiciels ont pour fonction d’importer facilement des références collectées, d’agréger du contenu, d’insérer des captures d’écran qu’il devient possible de lier à une référence. Tous, en tout cas, autorisent de renommer continuellement les fichiers, d’ajouter des notes indépendantes à un élément, de trier par titres, par noms, par dates, de gérer les doublons en les supprimant, de classer par mots-clés… Certains facilitent les connexions, les mises en relation comme EndNote, RefWorks, BibTex ou Mendeley… Sans compter ceux qui sont plus particulièrement spécialisés dans la gestion des formats, dans la bibliographie, ou dans la veille documentaire…

Mais finalement, comme avec la mise en place de l’armoire érudite de Placcius au XVIIe siècle, la révolution digitale n’a fait que relancer le travail par fiches. Comme pour le mobilier du XIXe siècle, il faut aujourd’hui compter sur certains « bidouillages » numériques et porter attention à la manière dont les chercheurs accumulent les matériaux et les informations sur lesquels ils fondent parfois l’ensemble de leur recherche44.

C’est le cas du sociologue Jörg Stolz #, fortement influencé comme étudiant par le travail de Niklas Luhmann # sur son fichier, et qui décida de programmer à son tour un « Zettelkasten » à partir du logiciel HyperCard (fig. 27-28). Cet organisateur d’information lancé en 1987 qui, depuis, a été remplacé par d’autres logiciels comme LiveCode45  lui a permis d’attribuer à chaque fiche un titre, une source et un contenu qui peut varier entre une ou plusieurs citations, ou une ou plusieurs idées personnelles. Chaque nouvelle fiche qui entre dans un système de double indexation (celui des auteurs et celui des thèmes) est l’occasion de dessiner des liens vers d’autres fiches qu’il est possible de matérialiser par une couleur46.

Captures d’écran du fichier numérique de Jörg Stolz
Captures d’écran du fichier numérique de Jörg StolzFigures 27 et 28 – Captures d’écran du fichier numérique de Jörg Stolz

Source : © Jörg Stolz.

Ce travail de plus de vingt-cinq ans repose bien évidemment sur une discipline particulière. Les fiches sont créées durant la lecture d’un livre ou d’un article et sont ensuite réorganisées lorsque leur nombre, entre 100 et 200 par thèmes, le nécessite.

Il n’est parfois pas besoin de développer de formidables dispositifs de conservation et de triage pour lutter contre la dispersion des références, des sources ou des archives, et pour rendre possibles des recherches par dates, par zones géographiques ou encore par mots-clés. Un simple fichier Word suffit, comme le rappelle l’historien de la philosophie antique et sémiologue Pierre Vesperini # qui, en évoquant ses différents fichiers, parle de choses mises les unes à côté des autres, l’inverse d’un système ordonné (fig. 29). À des fiches portant spécifiquement sur des livres, et des fiches de notations plus chaotiques, s’ajoute un journal qui est pris en notes sous la forme d’un fichier et dont la fonction principale est d’expliciter pourquoi telle ou telle chose a été classée de cette manière dans le fichier. L’idée est de pouvoir ensuite rassembler ces différents types de notations, encore peu élaborés et bruts, dans un nouveau fichier lorsqu’il s’agit de commencer une recherche. C’est finalement la décision d’écrire qui organise l’ensemble des éléments.

Fiche de lecture (1/3) de Pierre Vesperini concernant l’Apologie de March Bloch
Figure 29 – Fiche de lecture (1/3) de Pierre Vesperini concernant l’Apologie de Marc Bloch

Source : © Pierre Vesperini.

Le passage à l’informatique n’a pas empêché d’autres chercheurs d’en rester à un fichier manuscrit et d’utiliser un support papier pour élaborer leur propre système. Le philosophe Luca Paltrinieri # accumula plusieurs fiches thématiques de bristol (150 × 100 mm ou 200 × 125 mm) pour indexer avec précision les occurrences de certaines notions dans l’œuvre de Michel Foucault # (fig. 30). Il associe à ces fiches index des prises de notes thématiques, bibliographiques et des résumés d’articles ou de livres.

Fiche index réalisée par Luca Paltrinieri sur les références de Karl Marx dans les ouvrages et articles de Michel Foucault
Figure 30 – Fiche index réalisée par Luca Paltrinieri sur les références de Karl Marx dans les ouvrages et articles de Michel Foucault

Source : © Luca Paltrinieri.

L’historien des sciences Jérôme Lamy #, quant à lui, composa ses fiches à partir des chutes de papier de son imprimante, le plus souvent, rappelle-t-il, pour éviter les marginalia et les livres cornés (fig. 31). Principalement thématiques, ces fiches sont numérotées pour être ensuite relues et filtrées une nouvelle fois en fonction de ce qu’elles peuvent apporter à sa réflexion du moment.

Extrait d’une fiche de Jérôme Lamy
Figure 31 – Extrait d’une fiche de Jérôme Lamy

Source : © Jérôme Lamy.

Après une énième re-lecture, Jérôme Lamy # schématise un premier plan dans lequel peuvent être à nouveau redistribués des éléments qui avaient été notés de façon assez éparse sur la première fiche. Ce « petit » système de prise de notes, mobile et adaptable, lui permet d’empiler des strates de lectures et de plans. Il se produit surtout dans des allers-retours constants entre lecture, écriture et re-lecture de ses propres écritures.

Comme au XIXe siècle, ces ficheurs modernes louent la fiche pour sa mobilité, son adaptabilité, sa capacité à rendre une accumulation utile. Il leur paraît surtout bien difficile de penser sans elle, d’innover, d’avancer et de faire de la recherche sans l’avoir à proximité.

1.

Lucien Febvre, « Vers une autre histoire », Revue de métaphysique et de morale, 1949, no 58, pp. 225-247, repris dans Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1953, pp. 426-427.

2.

De nouveaux vocables se créent aussi. On parle de « psychologie sociale », de « sociolinguistique », de « géographie humaine », d’« anthropologie sociale et culturelle ». Les rapports entre sciences sociales et sciences naturelles sont largement repensés. La biologie et la physiologie sont indispensables aux démographes. La botanique, la zoologie, ou encore la minéralogie, aux ethnologues.

3.

Cette idée qui traverse l’après-guerre vient d’être largement exposée dans Judy L. Klein, Rebecca Lemov et al., Quand la raison faillit perdre l’esprit. La rationalité mise à l’épreuve de la guerre froide, Jean-François Caro (trad.), Bruxelles, Zones sensibles, 2015.

4.

H. Laubignat, « Le XIe Salon de l’équipement international de bureau », La revue administrative, septembre-octobre 1960, 13e année, no 77, pp. 557-566.

5.

Adeline Daumard, François Furet, « Méthodes de l’histoire sociale : les archives notariales et la mécanographie », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1959, 14e année, no 4, p. 690.

6.

André Jeannet, « Archéologie et informatique », Bulletin de la Société préhistorique française. Comptes rendus des séances mensuelles, 1970, t. 67, no 4, p. 125.

7.

Joannès Bernelin, « Visite à la section “mécanographie” de la foire de printemps de Leipzig », La revue administrative, mars-avril 1964, 17e année, no 98, pp. 199-202.

8.

Pierre Gousset, « Contre l’invasion documentaire, une seule arme : la mécanisation. Les nouvelles techniques rénoveront-elles aussi le travail de juriste ? L’âge du papier », La revue administrative, juillet-aout 1955, 8e année, no 46, p. 455.

9.

Jean Viet, Les sciences de l’homme en France. Tendances et organisation de la recherche, Paris ; La Haye, Mouton et Cie, 1966, p. 162.

10.

Michel Peronnet, « Pour un renouveau des études biographiques », in Actes du 91e congrès national des sociétés savantes, Rennes, 1966, p. 14.

11.

Roland Devauges, Jacques Jenny, « Les fiches perforées “par caractéristique” et leur application aux enquêtes par questionnaire », Revue française de sociologie, octobre-décembre 1964, p. 416.

12.

Raymond Chevallier, Max Guy, « Un avant-projet de carte archéologique systématique », Actes du 89congrès national des sociétés savantes, Lyon, 1964, pp. 209-210. Dans Le calcul et la raison. Essais sur la formalisation du discours savant (Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1991), Jean-Claude Gardin retrace la manière dont les écrits de l’archéologie ont été impactés, épistémologiquement, par l’introduction de la mécanographie, des trieuses et des calculateurs : « les méthodes dites de l’analyse des données étaient en plein essor, les programmes correspondants se multipliaient, et l’on ne compte bientôt plus le nombre des applications de cet ordre dans les sciences de l’homme. L’archéologie avait, dans ce concert, une voix forte en raison de son avance relative en la matière, comme aussi de son goût forcé pour les classifications […] » (p. 22).

13.

Lévi-Strauss travailla avec plusieurs mathématiciens, dont Henri Cartan et André Weil avec qui, en appendice des Structures élémentaires de la parenté, il dégagea l’existence d’une structure de groupe qui rend compréhensible le partage des ménages permis et défendus. À relire la correspondance échangée entre l’anthropologue et ses parents, on apprend qu’il démarre ce travail durant l’année 1941 dans le but d’étudier : « les possibilités d’application de la logique mathématique […] à l’étude des systèmes primitifs de parenté » ; Claude Lévi-Strauss, « Chers tous deux ». Lettres à ses parents. 1931-1942, Paris, Seuil, 2015, p. 397.

14.

Michèle Kourganoff, « Instruments d’enquête utilisés pour les études sur le terrain », Revue française de sociologie, 1965, 6-1, pp. 136-147. Notons qu’un exemple de ces fiches est donné p. 144 de l’article.

15.

Ibid., p. 141.

16.

« Mécanique ou électronique le principe du fichier à perforation reste le même : les données y sont converties par un code à deux termes, l’un négatif (perforation nulle), l’autre positif (perforation ouverte) et l’appareil de triage sépare les fiches suivant les questions posées pour ne livrer que celles dont la réponse est affirmative » ; André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole II, Paris, Albin Michel, 1964, p. 74.

17.

Id., Des bisons, des chevaux et des singes, 19 avril 1970, 51 min. La présentation du fichier de Leroi-Gourhan se situe entre la 11e et la 19e minute du documentaire qu’il est possible de voir sur le site de l’INA. [En ligne] < https://www.ina.fr/video/CPF86605025 >.

18.

Id., Pages oubliées sur le Japon, Grenoble, Jérôme Millon, 2004, p. 19.

19.

Ibid., p. 112.

20.

Ibid., p. 121.

21.

Musée d’ethnographie, Mission scientifique Dakar-Djibouti, Instructions sommaires pour les collecteurs d’objets ethnographiques, Paris, Palais du Trocadéro, 1931, p. 23. Marcel Griaule, dans un courrier à Marcel Mauss, indique que « toutes les fiches sont établies d’après vos principes » ; Cahier Dakar-Djibouti, Paris, Éditions les Cahiers, 2015, p. 170.

22.

Marcel Maget, Guide d’étude directe des comportements culturels, Paris, CNRS, 1962. La partie sur les fiches est regroupée pp. 214-225.

23.

Robert Cresswell, Maurice Godelier, Outils d’enquête et d’analyse anthropologiques, Paris, Maspero, 1976, pp. 24 sq.

24.

Raymond Bellour, « Entretien avec Claude Lévi-Strauss », Le livre des autres, Paris, Union générale d’édition, 1978 (coll. 10/18), p. 33.

25.

Il ajoute dans le même entretien disponible sur le site de la RTS. [En ligne] < http://www.rts.ch/archives/tv/culture/personnalites-suisses/3468945-claude-levi-strauss.html > : « Si bien qu’un chercheur désireux de vérifier, par exemple, s’il existe une corrélation positive ou négative dans le monde, entre deux, trois, ou quatre variables, disons un type de filiation et un certain mode d’exploitation du sol, peut, en relevant dans nos index les symboles correspondants, très rapidement sortir du fichier tous les cas positifs ou négatifs où la corrélation se trouve ou non exister. »

26.

Fondés en 1949 à l’université de Yale suite à un premier travail de compilation engagé en 1937 par George Murdock, les Human Relations Area Files ont pour mission d’encourager et de faciliter les recherches comparatistes sur l’étude de l’homme, de la société et des comportements. Ces fiches ont pour fonction de tester l’existence de rapports de type « X cause Y ». C’est à partir de 1958 que la collection a été distribuée sur microfiches. Voir [en ligne] < http://hraf.yale.edu/about/history-and-development/ >.

27.

« organizing today’s information so that you can answer tomorrow’s questions ». Cette antienne ne semble pourtant pas convenir à tout le monde. Comme le note Joseph Tobin, le projet des HRAF marque d’une certaine manière l’apothéose d’une approche béhavioriste positiviste, sans compter qu’il réduit les différentes cultures présentées à une approche bureaucratique ; Joseph Tobin‪‪, “The HRAF as radical text?”, ‪Cultural Anthropology‪, 1990, 5 (4), pp. 473-487‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

28.

Marion Abélès, « Le fichier des Human Relations Area Files », La lettre du Collège de France, 2008, hors-série 2, pp. 66-67. [En ligne] < http://lettre-cdf.revues.org/239 >.

29.

Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 494.

30.

Jean-Claude Gardin, « Les Human Relations Area Files et la mécanographie dans la documentation ethnographique », Cahiers d’études africaines, 1960, vol. 1, no 3, p. 151.

31.

Voir sur ce point David H. Price, Anthropological Intelligence. The Deployment and Neglect of American Anthropology in the Second World War, Durham, Duke University Press, 2008.

32.

Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, Paris, Maspero, 1967, pp. 206-210.

33.

Voir ce que dit Georges Duby à ce sujet dans L’histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 68.

34.

Georges Granai, « Techniques de l’enquête sociologique », in Georges Gurvitch (dir.), Traité de sociologie, Paris, PUF, 1958, p. 140.

35.

Niklas Luhmann, « La boîte à fiches me prend plus de temps que l’écriture des livres », Droit et société, 1989, no 11-12, pp. 69-77.

36.

François Denord, Bertrand Réau, « Une journée de travail de C. Wright Mills », La sociologie de Charles Wright Mills, Paris, La découverte, 2014, pp. 104-105.

37.

Ibid.

38.

Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 2002 (coll. Folio histoire), p. 65.

39.

André Leroi-Gourhan, Des bisons, des chevaux et des singes, op. cit., 17 min 30 s.

40.

Georges Duby, op. cit., p. 70.

41.

« Je suis scribe. J’aime copier : je suis né à un moment où on ne dactylographiait guère et où l’on ne photocopiait pas. J’ai entendu parler de Xerox pour la première fois aux États-Unis en 1968 et 1969. Avant, il fallait transcrire soi-même ce qu’on voulait garder. J’ai copié des légendes, j’ai copié des chapitres de livres que je ne pouvais pas me procurer. C’était une des conditions du travail et j’aimais ça » ; Georges Dumézil, Entretiens avec Didier Eribon, Paris, Gallimard, 1987, pp. 83-84.

42.

Umberto Eco, De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1981, p. 27. On peut aussi ajouter sur les conséquences de l’introduction de la photocopie dans les pratiques savantes les critiques de Luciano Canfora dans Le copiste comme auteur, Toulouse, Anacharsis, 2012 : « Avec la photocopie, nous sommes hélas devenus de simples lecteurs potentiels : nous savons qu’à un moment quelconque, nous pourrons lire ce que nous avons reproduit par un éclair instantané » (pp. 28-29).

43.

On peut citer plusieurs applications comme Ommwriter qui vous met face à une page blanche, ou encore Isolator qui vous oblige à vous focaliser en empêchant la fermeture de votre page et de votre ordinateur.

44.

À la suite des travaux de Muriel Lefebvre, Anne-Claire Jolivet et Sophie Dalle-Nazébi, il faut prendre au sérieux ces documents « informels » de la recherche et questionner plus avant le rôle, les usages et la relation que certains chercheurs nouent avec leurs écritures ordinaires ; Muriel Lefebvre, Anne-Claire Jolivet et Sophie Dalle-Nazébi, « Les écritures ordinaires des chercheurs », in Jean-François Bert, Marc J. Ratcliff (dir.), Frontières d’archives. Recherches, mémoires, savoirs, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2015, pp. 3-15.

45.

C’est également le cas de Christian Jacob qui a constitué son fichier bibliographique à la fin des années 1970 et l’a depuis constamment actualisé en fonction des innovations techniques, des différentes conversions des revues en format numérique, mais aussi des différents logiciels de gestion de données bibliographiques comme HyperCard ou ProCite qui, rappelle-t-il, « ont marqué la fin de mon travail de bénédictin » ; Christian Jacob, Mondes lettrés : fragments d’un abécédaire, Villeurbanne, Presses de l’enssib, 2012, pp. 43 sq.

46.

HyperCard est le premier logiciel grand public utilisant le concept de l’hypertexte. Les informations sont divisées en plusieurs unités (les cartes d’une pile dans HyperCard, ou encore les pages HTML sur Internet). L’utilisateur peut ainsi passer des unes aux autres grâce à des liaisons (programmées avec HyperTalk sous HyperCard, ou grâce encore aux liens sur Internet).