Préface. L'Empire des fiches

Soumis par cvigneault le lun 16/01/2017 - 17:47

 

 

L’usage des fiches tient de la logistique des transports, de l’économie capitaliste et de la transformation industrielle. Et de la police des savoirs, bien sûr. Telles sont les conclusions auxquelles parviendra le lecteur de ce livre savant de Jean-François Bert, qui ajoute un chapitre important à l’histoire tragicomique de l’érudition occidentale…

Pour la génération des ordinateurs personnels et de l’Internet, des tablettes de lecture et des moteurs de recherche brassant des téraoctets de données, l’histoire ici retracée prend la forme d’une archéologie aussi minutieuse qu’exotique : elle s’appuie sur la matérialité des fiches, bien sûr, cartes à jouer, rectangles ou carrés de multiples dimensions et textures, souples ou rigides, lisses ou rugueuses, quadrillées ou non, avec marges ou sans marges, structurées ou non par des lignes méridiennes ou parallèles, blanches ou colorées dans une palette d’une infinie diversité. Les dimensions varient, et leur normalisation progressive résulte de négociations internationales aussi fondamentales que celles qui permirent de s’entendre sur les noms des cratères lunaires ou la nomenclature des étoiles. Normalisées, les fiches sont produites industriellement, en quantité astronomique : rien de pire, pour un ficheur, que de se trouver à court de fiches, la rupture de stock ou la fin de série sont le cauchemar du serial scribouillard. Une fois entrepris ce travail de bénédictin, on ne peut changer de format, de formule, sous peine de porter atteinte à la cohérence esthétique et fonctionnelle du fichier, d’inaugurer une nouvelle série, ou de convertir rétroactivement l’ensemble à la nouvelle norme, c’est-à-dire tout recommencer. Un saut technologique majeur, comme le passage du bristol au logiciel de gestion bibliographique, a contraint les chercheurs de ma génération à cette douloureuse décision, même si l’on avait plusieurs dizaines de milliers de fiches manuscrites… La normalisation du format des fiches participe de la standardisation des pratiques de gestion et d’administration, dans les bibliothèques comme dans les ministères ou les préfectures, les entreprises et les lieux disciplinaires. Elle va de pair avec l’élaboration de mobiliers spécifiques, de la boîte à fiches au meuble à tiroirs, voire au mur de fichiers. Ces contenants diffèrent par leur capacité, mais aussi par leur ergonomie. On soulève le couvercle d’une boîte à fiches, qu’il soit ou non articulé par une charnière. On ouvre un tiroir en se gardant d’atteindre le point de déséquilibre qui ferait tout basculer – des esprits ingénieux ont inventé des crans de sécurité. Une fois que l’on a compris la mécanique, on peut extraire le tiroir du meuble, le poser sur une table pour faciliter la recherche et éventuellement la prise de notes. Des tringles métalliques transpercent de bout en bout les fiches, assurant leur fixation et facilitant la manipulation – il suffit de ventiler l’alignement des fiches du bout des doigts jusqu’à ce que l’on trouve l’information recherchée. Les fichiers tringlés, cependant, imposent une manœuvre délicate quand on veut intercaler une nouvelle fiche dans l’ensemble. Il faut retirer la tringle, la dévisser ou la déverrouiller : c’est le moment de tous les dangers pour les centaines de fiches ainsi libérées, qui n’attendent qu’un faux mouvement pour s’éparpiller sur le sol. Intercaler une fiche demande toute l’attention de l’opérateur : une fiche mal placée est une fiche perdue, un livre inaccessible, une information effacée, une idée envolée, une statistique irrémédiablement faussée. Lors de mes années de pensionnaire normalien au Département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale, au siècle dernier, il me fallut une longue initiation avant qu’on me permette d’insérer des fiches dans les tiroirs du catalogue : « Un tiroir se tringle par-devant, une main tient le tiroir, l’autre enfonce délicatement la tige, sans forcer, mais jusqu’au bout… »

Toutefois, les industriels de la papeterie et les normes bureautiques de notre modernité n’ont pas éclipsé des pratiques plus singulières, irréductibles à la standardisation. Dans l’intimité de leur bureau, les travailleurs du savoir sont libres du choix du format et du matériau de leurs fiches : feuilles volantes ou pages de cahier découpées en deux ou en quatre grâce au coupe-papier ou à la règle qui permettent d’obtenir un bord net ou légèrement cotonneux. On peut utiliser du papier de récupération, le verso de pages imprimées ou photocopiées, voire le verso de fiches périmées. À moins que l’on ne préfère l’art éclectique d’un recyclage tous azimuts, qui ferait feu de tout bois, fiche de tout papier : enveloppes, factures, lettres, cartes de visite, tickets, prospectus, dans la cacophonie des couleurs, des textures et des formats… Ces fiches personnelles, hétéroclites ou standardisées, se rangent dans des boîtes ad hoc ou récupérées – les fameuses boîtes à chaussures –, ou encore se glissent dans des chemises qu’un élastique ou un trombone sécuriseront.

Couper, ranger, écrire, manipuler, feuilleter, passer en revue, intercaler, extraire, trier : dans la diversité de leurs matérialisations, fiches et fichiers sont au centre d’une chorégraphie de gestes routiniers et machinaux, ils s’inscrivent dans une ergonomie générale, dans un environnement physique qui impose des postures et des déplacements, que l’on tende le bras ou que l’on se tourne vers un meuble, dans le fondu enchaîné du maniement de ce que l’on a sous la main ou dans la rupture qui oblige à se lever de sa table de travail. Qui ne se souvient des va-et-vient incessants des lecteurs de la salle Labrouste à la Bibliothèque nationale d’antan, quittant leur place pour descendre dans la salle des catalogues, quelques pas pour se dégourdir les jambes, entre un livre lu et les fichiers, propices aux rites des sociabilités savantes, à des instants de rêverie distraite, à l’éclosion d’une idée inattendue qui conduit à rebrousser chemin pour la noter au vol…

Un fichier est un dispositif actif, même lorsqu’il n’est pas utilisé. Il matérialise une certaine conception du savoir, voire le savoir lui-même, et a donc une fonction symbolique, voire protreptique et propédeutique, par sa présence et sa matérialité. Mais son efficacité se manifeste aussi dans les différentes opérations qui le produisent, et qu’il produit. Pour simplifier, on pourrait dire qu’une fiche se lit ou s’écrit. Elle suppose la maîtrise de ses codes sémiotiques pour en retirer l’information recherchée, une pratique graphique particulière lorsqu’il s’agit de mettre en fiche. Sur la table de travail du ficheur, crayons noirs ou de couleur, feutre, plume, stylo à plume, surligneur, règle, gomme, correcteur blanc liquide, parfois une machine à écrire mécanique ou électrique, permettant ou non l’emploi de différentes polices de caractères. Ces instruments de base sont au service d’une créativité infinie, qui peut choisir la cohérence, le système, la perfection esthétique d’une charte graphique minutieusement appliquée ou, au contraire, les variations débridées d’une inscription à la volée.

Une fiche est une surface plane bidimensionnelle, avec un recto et un verso. Elle peut être simulée par un logiciel de base de données, sous la forme d’une fenêtre de visualisation où l’on remplit des champs prédéfinis sur un écran d’ordinateur. Si un fichier informatique est toujours quantifiable, il ne se mesure plus par sa profondeur en centimètres, mais par son poids en mégaoctets. En principe, rien n’interdit de penser à d’autres matérialisations possibles, en 3D, avec des fiches sphériques, parallélépipédiques, polyédriques, que l’on pourrait faire pivoter et déplacer dans un espace virtuel de visualisation, pour articuler logiquement, par juxtaposition, différents registres et niveaux d’informations. Soit dit en passant, on retrouverait ainsi l’ergonomie et l’économie graphique des tablettes d’argile mésopotamiennes, qui étaient des volumes autant que des surfaces. On n’arrête pas le progrès…

Faire des fiches, c’est investir un espace vierge par une stratégie graphique qui l’organise, le découpe, le hiérarchise, le rend simultanément visible, lisible et signifiant. Que l’on utilise des fiches dans le sens de la largeur ou de la hauteur, il y a toujours un haut et un bas, une droite et une gauche, un centre et une périphérie, un corps et des marges. Manuscrits, dactylographiés ou informatisés, les fichiers peuvent suivre avec rigueur un même modèle formel, ou multiplier les variations. Une même structure graphique favorise la consultation, en permettant de ne s’attacher qu’à un champ particulier, qu’il s’agisse d’un titre, d’une date, d’un nom propre, d’un mot-clé, d’un numéro. Elle ne nécessite pas l’identification générique des différents champs, leur emplacement et leur style graphique, le cas échéant, restant stables. Chaque ficheur a son style propre et invente une palette graphique et sa logique, capitales, minuscules, écriture cursive ou calligraphiée, usage de couleurs et de surlignages, abréviations, signes conventionnels, ponctuation.

Faire des fiches est une activité humble et répétitive, machinale et parfois compulsive, dans certains cas pathologique. On retrouve une discipline du corps, de la main et de l’attention qui se déploie dans une temporalité mesurée à l’aune de critères quantitatifs (combien de fiches à l’heure, à la journée, à la semaine…) qui fut sans doute celle des scribes et copistes d’antan. C’est une activité monastique, un temps de pénitence et de renoncement aux joies intellectuelles, une suspension de la réflexion, un pense-bête, une mortification imposée à qui veut passer un examen ou un concours, à qui s’engage dans une thèse ou, à plus long terme, dans les métiers du savoir. Dans une vie d’érudit, combien de jours et de nuits, de mois, voire d’années ont été consacrés à ce travail ? On comprend dès lors que la fiche ait fait l’objet d’infinies controverses dans les milieux savants et universitaires, avec ses partisans et ses contempteurs, ses praticiens et ses théoriciens, ses gardes-chasses et ses braconniers. La pratique du fichier se situe de fait sur la ligne de front entre anciens et modernes, entre érudits traditionnels et penseurs novateurs, entre disciplines académiques et nouveaux champs intellectuels, entre traditions nationales. Jean-François Bert, en retraçant ces débats, ces polémiques, nous montre la confrontation de différents modèles du travail savant, de différentes conceptions des priorités et des méthodes de la recherche, de différentes esthétiques de l’écriture universitaire, lestée par des centaines de notes de bas de page, ou animée d’une aisance rhétorique qui va parfois de pair avec la fluidité de la pensée. Ces débats traversent les disciplines anciennes ou émergentes, clivent les institutions, nourrissent l’ironie des uns et le mépris des autres. Tout universitaire qui a circulé dans les lieux de savoir français a expérimenté intuitivement les différences de culture entre la Sorbonne, l’École des hautes études en sciences sociales, l’École nationale des chartes et l’École pratique des hautes études, les classes préparatoires aux grandes écoles et les cours pour agrégatifs. Tout lecteur de la salle Labrouste se souvient des manières de lire et d’écrire de ses compagnons de tablées, avant le grand déferlement numérique…

C’est donc une histoire originale des sciences humaines et des disciplines d’érudition que nous propose Jean-François Bert, non pas à travers le choc des idées et l’avènement des théories, mais du point de vue du maniement des fiches, cet instrument ancillaire des savoirs, reflété dans de multiples sources, réflexives, polémiques, didactiques, autobiographiques, et bien sûr dans la diversité des formes et des usages que seule une approche micro-historique, une ethnographie du travail savant et une sociologie de l’objet technique sont à même de révéler. Notons de manière incidente que ce traitement érudit d’un objet et d’un art mineurs soulève la question de l’usage des fiches et des fichiers de l’auteur de ce livre, sur lequel aucun éclairage réflexif n’est apporté…

L’historien des pratiques lettrées et intellectuelles trouvera dans ces pages une riche matière à réflexion. Trois grandes perspectives me semblent ainsi tracées. La première est celle du fichier comme plateforme logistique, comme lieu de convergence et de redistribution, comme échangeur, au sens autoroutier du terme. Un fichier est en effet régi par une double logique, centripète et centrifuge. Il est un lieu de rassemblement, un point central vers lequel convergent et s’agrègent des objets venus de différents horizons. Il établit une cohérence locale, une discipline dans la dissémination anarchique des mots, des données, des informations, des artefacts. Un fichier fait entrer un ou des mondes dans un espace matériel régi par un ordre graphique. Il permet d’inscrire l’ailleurs, le lointain, le passé, l’altérité, l’immensément grand, l’infiniment petit dans un lieu de maîtrise tactile, visuelle et intellectuelle. Un fichier peut intégrer, condenser, inscrire dans son dispositif même, par le biais des inscriptions, des signes, des images et des mots, ce qui se répartit dans l’immensité géographique, dans le foisonnement de la nature, dans différentes échelles temporelles, dans la profusion des mots, dans la multitude des individus et l’éparpillement des artefacts. Un fichier est un dispositif de maîtrise : il soumet ce qui est mis en fiche à une raison graphique qui produit de la cohérence, de la commensurabilité, de la série, de la taxonomie, de la chronologie selon les choix faits par celui qui le constitue. Il impose une rationalité au désordre du monde, des mots et des choses. Même dans ses divagations les plus polymathiques, un fichier tente de décliner la singularité et la variabilité infinies d’une ou de plusieurs dimensions du réel. Cette appropriation du monde, ce désir de maîtrise se manifestent par le choix d’un principe d’ordre, parfois par la corrélation de différents principes, qu’il s’agisse de l’ordre alphabétique, numérique, géographique, chronologique, taxonomique.

Inversement, le microcosme du fichier permet, lors de ses usages, de se projeter dans l’espace et dans le temps, de remonter dans le passé ou de voyager dans des lointaines contrées, de passer des mots aux choses, des signes aux artefacts, des références aux livres et aux bibliothèques. La condensation, la concentration, la miniaturisation inhérentes à un fichier, même recouvrant des murs entiers, ont pour corollaires ses pouvoirs d’expansion, ce qu’il rend possible d’atteindre, de penser, de se remémorer, de voir et de parcourir. On passe ainsi du local au global, d’un univers compressé à un univers en expansion. Dès lors, on pourrait établir une analogie entre le fichier et la carte géographique : l’un et l’autre sont régis par une échelle, des focalisations, des choix thématiques qui impliquent des sélections autant que des exclusions, un usage des signes qui ont le pouvoir d’encoder un monde sous un format maîtrisable par l’œil et la mémoire. À l’instar de la cartographie thématique, un fichier invite à se focaliser sur un objet singulier, daté et localisé, par exemple les espèces végétales d’une forêt, les toponymes d’un département, les vestiges gallo-romains d’une région, les variations typologiques de la céramique grecque, les manuscrits d’un auteur grec, les coupoles décorées des églises orthodoxes, les survivances d’une fête populaire, les manières de table à la Renaissance. Mais les fichiers ont parfois des visées plus globales et ils prennent la forme de méta-fichiers qui connectent différents fichiers entre eux, par exemple des fichiers de bibliothèques locales qui peuvent être fondus dans des catalogues départementaux, nationaux, voire internationaux. On ne saurait comprendre le pouvoir des fichiers sans faire la cartographie des parcours qu’ils permettent, des circulations et des traversées qu’ils rendent possibles, de ce qu’ils connectent. Un fichier est une plateforme logistique pour des parcours dans l’espace, dans le temps, dans les mots et les choses, dans les multiples dimensions, vivantes, humaines, inanimées, visibles et invisibles, qui constituent nos univers intimes ou partagés.

Un fichier relève aussi d’une économie de la capitalisation, et ce serait la deuxième ligne de force suggérée par ce livre. Sa constitution et son fonctionnement mêmes procèdent d’une pratique de la collection, de l’accumulation, voire de la thésaurisation. Pour un enseignant-chercheur, un scientifique, un conservateur de bibliothèque, une administration, une entreprise, constituer un fichier est un investissement à long terme. D’abord parce qu’on lui consacre du temps, du temps de travail, du temps de vie, on mobilise parfois des collectifs entiers pour les tâches à accomplir. Au seuil de ce travail, on peut ou non mesurer l’échelle de sa rentabilité : quel profit en est attendu ? À quelle échéance temporelle ? Quelle valeur sera produite par ce travail ? À qui profitera-t-il ? Là réside sans doute l’épicentre des débats sur la valeur des fichiers, dont Jean-François Bert retrace les péripéties dans différents champs disciplinaires : ce labeur en vaut-il la peine ? N’épuisera-t-il pas le travailleur en tarissant ses facultés de réflexion, de pensée, d’imagination sous l’effet des routines abrutissantes de la mise en fiche ? Ce travail est-il circonscrit dans un temps déterminé ou sans terme que l’on puisse raisonnablement anticiper ? Un fichier peut-il être l’œuvre d’une vie, voire d’une communauté et d’une lignée savantes ? Tout fichier reflète une conception du temps et de l’action, de l’utilité et de la rentabilité. Il relève d’un pari, parfois d’une stratégie, d’une discipline que l’on s’impose pour se conformer aux usages d’un milieu savant ou professionnel. La devise du ficheur est « cela pourra toujours servir » ou « cela mérite d’être mis de côté, d’être gardé… ». On collectionne les fiches comme on collectionne les monnaies romaines ou les timbres : c’est un processus virtuellement infini si on ne lui assigne pas des limites ou du moins un filtrage, une granulométrie, une échelle. À quel moment considère-t-on qu’un fichier est fini ? Ou qu’il est rentable ?

La dimension quantitative est ici essentielle : centaines, milliers, dizaines de milliers de fiches… La taille d’un fichier est-elle un indice de sa valeur ? L’utilité et l’efficacité d’un fichier sont-elles proportionnelles au nombre de fiches ? Il n’est évidemment pas de réponse simple et univoque à cette question. Une accumulation exponentielle expose le ficheur au risque de submersion, à moins qu’elle ne constitue précisément un instrument de maîtrise intellectuelle et de visibilité synoptique d’un champ de savoir. Sans doute l’un des critères d’évaluation consisterait à se demander si un fichier est quelque chose de plus, de différent de l’addition des fiches qui le composent. La collection ainsi constituée fait-elle sens ? A-t-elle permis de construire un champ, une problématique, et offre-t-elle la compréhension inédite d’un phénomène, d’un objet, d’une question ?

Comme tout trésor, un fichier peut être jalousement gardé dans l’intimité d’un lieu de travail ou exhibé, voire partagé. Comme tout investissement réussi, il peut dénoter le standing intellectuel d’un individu ou la force d’une institution. Il est aussi un instrument de pouvoir, que l’on peut protéger et utiliser pour intimider ceux qui n’y ont pas accès. Dans la légende des études grecques, dans la France du XXe siècle, le bruit courait qu’un éminent professeur avait constitué, avec son épouse, un fichier recensant toutes les inscriptions grecques connues, parfois même avant leur publication officielle, du moindre fragment à la stèle la plus fondamentale, urbi et orbi, dans les réserves des musées internationaux comme à la surface du champ récemment labouré d’un paysan grec ou turc. Rien ne lui échappait. Ce fichier était comme l’oracle de Delphes dans le champ des études anciennes, et plus d’un professeur tremblait lorsque le maître des lieux en extrayait une ou plusieurs fiches pour signaler les lacunes ou les erreurs d’un article ou d’un livre…

Un fichier exerce une forme de pouvoir qui ne se cantonne pas au symbolique, surtout quand il n’est pas partagé et qu’on en ignore l’existence et le contenu. On sait les enjeux contemporains liés à la collecte et à l’accessibilité des données personnelles qui alimentent les bases de données des acteurs numériques. On sait aussi la déflagration produite par des fichiers confidentiels récemment rendus publics, qu’il s’agisse d’une liste de clients, d’investisseurs ou d’abonnés d’un site de rencontres… Les bases de données numériques sont une menace potentielle contre les libertés individuelles, contre la transparence des démocraties et la confiance que l’on peut avoir envers les différents pouvoirs qui nous gouvernent, à l’échelle nationale ou internationale. Et les robots aux grandes oreilles des agences de renseignements qui extraient données et métadonnées de tous les flux numériques sillonnant notre planète ne font que perpétuer un fantasme panoptique d’omniscience : mettre le monde entier et tout le monde sur fiches…

Même dans les mondes de l’érudition, les fichiers participent d’une police des savoirs, et parfois des savants. Ils imposent aux champs d’études le quadrillage de leurs grilles, ils définissent des critères d’exactitude, de précision, de pertinence, de rigueur, d’exhaustivité. Ils mettent à l’épreuve le bien-fondé des opérations d’induction et d’interprétation qui conduisent des cas particuliers à la généralisation et au sens, de même qu’ils jouent un rôle essentiel dans l’établissement de statistiques ou de taxonomies. Dans leurs évolutions et leurs révolutions, de la fiche perforée à la base de données relationnelles, ils créent aussi de multiples liens entre les praticiens d’un champ disciplinaire, à un moment donné, reflétant des normes méthodologiques, de nouvelles conceptions des sources et des documents, de nouvelles exigences qualitatives et de nouveaux seuils quantitatifs de la recherche.

Au fond, est-ce que les fichiers pensent ? Sont-ils des dispositifs intelligents ? Telle est la troisième question que soulève l’histoire retracée par Jean-François Bert. Faire des fiches, faire évoluer un fichier sont-ils le degré zéro de l’activité intellectuelle ou une mortification nécessaire pour laisser, un jour, la réflexion prendre tout son essor ?

Les fiches sont une technologie intellectuelle constituée par un exercice particulier de la raison graphique, si bien étudiée par Jack Goody. Un fichier est d’abord une prothèse, une externalisation de la mémoire qui décharge l’esprit humain d’une surcharge d’informations ingérable sans la maîtrise d’une mnémotechnique. Mais il n’est pas de mémoire morte sans mémoire vive : c’est le processeur humain qui peut rechercher des informations, des données, dont il sait préalablement la présence et la forme attendue dans un fichier qu’il a lui-même constitué ou dont il est un usager familier. Il s’agit d’une forme de méta-mémoire : je sais que ce fichier contient la réponse à la question que je me pose, et je sais comment chercher cette réponse. Selon les disciplines et les projets intellectuels, on a besoin d’une prothèse mémorielle plus ou moins importante et étendue, unique ou multiforme, personnelle ou partagée, autonome ou connectée. Et comme le montre très justement Jean-François Bert, on peut écrire une histoire des sciences humaines et sociales, et sans doute aussi des sciences dites « dures », à travers leur conception et leur usage des sources, des données, des références, des chiffres et des informations qualitatives.

Penser par fiches, penser avec un fichier, c’est mettre en œuvre des opérations intellectuelles de sérialisation, de mise en relation, en se montrant capable de sémantiser des similitudes, des analogies, des variations, des différences, des contiguïtés, des discontinuités. C’est aussi pratiquer une gymnastique mentale permettant de focaliser l’attention sur le cas singulier comme sur l’ensemble de la série dans laquelle il s’insère, bref, de procéder à des changements d’échelle, du tout à la partie et vice versa. Lorsque des fichiers comportent différents champs, différents paramètres, l’enjeu est alors de saisir la spécificité d’un cas, d’un terrain, d’un objet, d’un phénomène, tout en étant capable d’appréhender chaque paramètre dans sa catégorie propre, comme une variable pertinente dans une série.

Mais il y a une autre dimension dans le pouvoir particulier de ces inscriptions. Les fiches sont pour le praticien des disciplines d’érudition et des sciences humaines et sociales ce que le carnet de laboratoire est au scientifique : un dispositif heuristique qui tient du journal de bord, du mind mapping, du trigger créatif… On peut utiliser un cahier ou un carnet, ou encore un programme informatique, mais on peut aussi rester fidèle à des feuilles volantes, à des fiches de différents formats, qui se prêtent à de multiples combinaisons et regroupements, au fil d’une lecture ou d’un travail d’écriture. Faire une « fiche de lecture » permet de capter la substance d’une pensée ou le détail d’une argumentation, de prélever des citations littérales ou des informations factuelles, voire de noter de nouvelles références aux sources premières ou à la bibliographie secondaire. On peut choisir de faire une fiche par livre, ou de déconstruire sa continuité et sa cohérence en autant de fiches thématiques qui pourront se glisser dans de nouveaux dossiers et créer des contiguïtés inattendues, des effets de sens insoupçonnés.

Un fichier est donc un lieu de transformation de matières premières, un lieu de production industrielle, un atelier, une usine, une raffinerie. Il repose sur des chaînes d’opérations qui soumettent des objets à différents traitements. Ces chaînes d’opérations supposent par exemple la possibilité d’isoler, d’extraire, d’importer et de recontextualiser des mots, des citations, des paraphrases, des références d’un texte lu et de leur donner un nouveau statut sur une fiche, où ils seront regroupés par thèmes, hiérarchisés, modalisés, parfois commentés et critiqués, mis en relation avec d’autres objets textuels et cognitifs. Ces écritures de lecteurs peuvent être des routines machinales et stériles, mais aussi des étapes décisives dans la genèse d’un projet intellectuel dont elles fournissent les matériaux bruts et parfois le fil conducteur, l’échafaudage. Durant ce processus, les expressions littérales, les idées résumées ou paraphrasées, les éléments factuels réunis sur une fiche remplissent un rôle mnémotechnique, en permettant de retrouver la vivacité des impressions de lecture, mais ont aussi un pouvoir créatif dans le déroulement des fils d’une pensée nouvelle, d’un discours propre.

Certaines fiches sont des matrices cognitives, où sont consignés les premières formulations d’une idée, l’amorce d’une argumentation, des mots-clés reliés par des flèches, marquant la directionnalité d’un raisonnement, le déroulé d’un plan avec ses articulations successives. Elles se prêtent à une expansion discursive, elles invitent à la rédaction ou au développement oral lors d’une conférence ou d’un séminaire. Quelles sont les conditions minimales d’une écriture de la pensée, condensée, épurée du superflu, fil logique qui sera la charpente d’un texte écrit ou oral ? Chaque praticien des arts du savoir a ses propres stratégies créatives, et parmi les routines génératives de la pensée et de l’écriture se trouve cet usage particulier des inscriptions mises en forme et en espace sur un support délimité, mobile et combinable. Les fiches de travail, dans la diversité de leurs matérialisations, du papier à la page virtuelle d’un programme informatique, s’inscrivent ainsi parmi d’autres dispositifs, carnets, cahiers, brouillons, dont la critique génétique a montré le rôle essentiel dans la genèse de toute création, intellectuelle, lettrée, scientifique, technique, spirituelle.

Jean-François Bert nous rappelle dans ce livre qu’il n’est pas de création sans travail, qu’il n’est pas de travail sans instruments et savoir-faire, qu’il n’est pas de pensée sans l’humilité et parfois l’ascétisme de pratiques et d’opérations qui ont longtemps constitué l’angle mort de l’histoire des œuvres et des idées dans le champ des humanités et des sciences sociales. Cette archéologie du fichier est une voie d’entrée inattendue, mais féconde pour pénétrer dans l’atelier des idées et des savoirs. La profondeur historique et le questionnement anthropologique ne peuvent que nous inviter à la réflexivité critique sur les nouveaux instruments, les prothèses numériques d’aujourd’hui, leurs bénéfices comme leurs chausse-trappes, et sur les nouvelles routines créatives à inventer pour accompagner nos projets d’écriture et de pensée.